Le 23 mai 1977, Eva Ionesco pose totalement nue en couverture du Spiegel. Tout juste pubère. Elle n’a que 11 ans. La photographe, sa mère, Irina Ionesco, la met en scène depuis ses quatre ans, régulièrement dans des poses érotiques. Et en tire sa notoriété. Parce que l’histoire, connue et objet d’une bataille judiciaire entre la mère et la fille*, n’en est pas moins terrifiante, parce que l’auteur du roman est le mari de l’actrice et cinéaste, l’écrivain dandy Simon Liberati, prix Femina 2011 pour Jayne Mansfield 1967, Eva (Stock) était déjà l’un des livres les plus attendus de la rentrée.

En librairie ce mercredi, le roman l’a pourtant échappé belle. Irina Ionesco, 85 ans, n’en voulait pas. Du moins de certains passages la concernant et dont elle réclamait la suppression, ce qui lui a finalement été refusé au TGI de Paris le 7 août. Le roman paraît donc intact. Et si l’épisode a porté l’attention sur la mère, il s’agit bien d’un hommage amoureux à la fille. En guise d’introduction, 20 Minutes en a prélevé cinq phrases.

« Eva avait 13 ans, j’en avais 19, elle était mon aînée. »

Bien avant qu’il ne la rencontre réellement en 2013, puis l’épouse, Simon Liberati avait croisé plusieurs fois la route d’Eva Ionesco, comme cette nuit de 1979 où l’enfant-femme, âme noctambule comme lui du mythique Palace, lui avait du haut de ses 13 ans semblé si adulte. Quand il la retrouve plus de quarante ans plus tard, après s’être inspiré d’elle pour un personnage de prostituée de son premier roman (Anthologie des apparitions, 2004), il sait presque instantanément « qu’ils ne se quitteront plus », écrit-il. Et décide à peine quelques mois plus tard que « de l’objet de son amour, (il) fera un livre ».
 

« Les pulsions suicidaires d’Eva, son intransigeance hautaine et malveillante à l’égard du sexe masculin, ma propre fuite en avant, ma misogynie et nos deux égoïsmes ne pouvaient être tempérés que par l’absolu de notre engagement. »

A la naissance de sa passion amoureuse, Simon Liberati consacre une centaine de pages introductives, sans rien cacher de la période noire qu’il traversait alors, ses « molles » tentatives de suicide, son « ivrognerie », son addiction à la cocaïne. Un être en perdition en rencontre un autre - il écrit : « L’amour vrai naît dans la souffrance », et si l’auteur a promis en quatrième de couverture un « éloge » de sa femme, le portrait est d’autant plus fort qu’il ne fait pas non plus l’impasse sur ses excès à elle : allergique à l’autorité, obsessionnelle, « sujette à des sautes fulgurantes », terrifiée par la pénombre, « d’un narcissisme asilaire »… Autant de stigmates d’une enfance qu’il va s’employer à reconstituer ensuite, en procédant souvenir par souvenir, les siens, ceux d’Eva ou de son ami Christian Louboutin, année par année, enquêtant comme écrivain et non comme journaliste d’investigation : il en était un « mauvais », dit-il.
 

« Les séances commençaient habillée et se terminaient nue, jambes écartées. »

Dans le récit qu’il fait des fameuses séances photo d’Eva en enfant femme fatale, puis dans celui des années de rupture familiale qui suivirent, Simon Liberati accuse franchement, sans détour, l’auteur de ces milliers de photographies « souvent pictorialistes mais parfois brutalement pornographiques ». Irina, la « corruptrice qui la poussait à ces jeux auto-érotiques », a de surcroît « loué, pour ne pas dire vendu Eva à des amateurs », ne faisant rien de moins que « prostituer sa fille » qui avait participé à deux films pornos, dont le premier à 10 ans, écrit-il. Si Eva Ionesco avait confié avoir édulcoré sa propre histoire pour le scénario de My Little Princess (2001) - Isabelle Huppert y incarnait sa mère - elle peut ainsi compter sur son compagnon pour raconter l’histoire avec beaucoup moins de pincettes…
 

« J’ai eu ma première expérience sexuelle à douze ans, en tournant un porno, Maladolescenza. Mais je n’ai pas eu le droit d’aller le voir (c’était interdit aux moins de dix-huit ans). »

Simon Liberati exhume une interview donnée par Eva Ionesco à l’âge de 13 ans, au magazine Façade, et qui l’avait marqué à l’époque. Il la retranscrit intégralement et ce sont quatre pages saisissantes, où la candeur de l’ado côtoie sa fibre provoc. Simon Liberati commente : « A part les saints de la Légende dorée et les enfants-stars d’Hollywood, je crois qu’il est unique qu’une fillette de moins de 13 ans porte à ce point de dandysme les traits et les valeurs du caractère qu’elle s’est choisi. »
 

« Cette poupée d’envoûtement répandait, selon sa fille (…) un fumet âcre de transpiration paludique, se signalait à l’attention par une voix criarde et rauque, des jets d’urine lâchés à n’importe quel coin de rue (..) ainsi que le parfum du haschich de Baudelaire et de Renée Vivien fumé à longueur de temps (…)»

C’est l’une des phrases qu’Irina Ionesco aurait souhaité voir disparaître. Plus loin, Simon Liberati évoque aussi la filiation incestueuse d’Irina, née de l’union de sa mère avec le père adoptif de celle-ci. Le juge des référés a finalement été sensible à l’argument de la défense qui rappelait que la photographe avait elle-même parlé de l’inceste ou de ses problèmes de santé dans L’œil de la poupée, son roman autobiographique paru en 2004. L’avocate de Simon Liberati et des éditions Stock s’était indignée : « Je trouve sidérant qu’une mère, après avoir saccagé l’enfance de sa fille comme elle l’a fait, puisse s’offusquer de quelques propos tenus sur elle. »
 
*Le 27 mai dernier, la Cour d’appel de Paris a interdit à Irina Ionesco l’exploitation des photos prises de sa fille quand elle était mineure. La photographe, qui avait invoqué devant la Cour d’appel « le droit à la liberté d’expression, notamment artistique » s’est pourvue en Cassation.