«Chroniques de mon crématorium»: Les souvenirs bouleversants et drôles d'une Américaine croquemort

LIVRE Dans «Chroniques de mon crématorium», l’Américaine Caitlin Doughty revient sur ses débuts comme croquemort. Un livre plein d'humour, qui est aussi un plaidoyer pour regarder la mort en face et apprendre à faire le deuil...

Joel Metreau

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Caitlin Doughty, auteur de Chroniques de mon crématorium.

Caitlin Doughty, auteur de Chroniques de mon crématorium. — DR

La mort, un sujet bien trop sérieux pour ne pas en rire. C’est avec un humour ravageur que Caitlin Doughty, 30 ans, raconte dans un livre ses débuts de croque-mort dans une petite entreprise de pompes funèbres, à San Francisco. A 23 ans, elle s'y découvre une vocation: son rapport à la mort en demeurera changé pour toujours. Chroniques de mon crématorium (Payot, 20 €) est aussi un plaidoyer pour regarder la mort en face. Cinq exemples.

On ne se salit pas que les mains

«On ne fait pas trop la fière, quand on a des paillettes d’ossements humains saupoudrés derrière l’oreille ou sous un ongle», explique-t-elle. Son entreprise accueille deux crématoires, où la température peut atteindre jusque 800°C. «Personne n’est jamais vraiment propre dans un crématorium. Une fine couche de poussière et de suie – savant mélange de cendres issues des corps incinérés et d’émanations de la machinerie industrielle – vous recouvre peu à peu.» Après la crémation, les fragments d’os restants sont réduits grâce au Cremulator, «un mixeur à os, qui fait à peu près la taille d’une mijoteuse».

On réalise aussi l'embaumement

Certes, elle est opératrice de crémation, mais elle fait aussi l'expérience de l’embaumement. Dans l’Egypte antique, la préservation du corps avait des motifs religieux, aux Etats-Unis, la conservation chimique du corps remonte à la guerre de Sécession, le métier de croque-mort s'entourant dès lors d'une respectabilité médicale. Caitlin livre ses petits secrets: des couvre-œil pour masquer des «globes oculaires mous et raplaplas», un injecteur d’aiguille qui envoie des fils dans les gencives afin de maintenir la bouche close... Et d'autres astuces «qui maintiennent l'illusion de la vie sur le visage de l'être cher».

On est confrontés à toutes les morts

On ne meurt pas que de vieillesse. Caitlin Doughty se souvient des bébés morts qui arrivaient directement des grands hôpitaux de la région «car ces établissements offrent aux parents la crémation de leur bébé s’il meurt in utero ou juste après sa naissance». Leur crémation se faisait en général à la fin de la journée de travail, parce que les briques du crématoire étaient déjà chaudes et que «les minuscules cadavres prenaient feu presque tout seuls».

On fait face à la crainte de la mort

Les particuliers peuvent demander à son entreprise de pompes funèbres de chercher le corps de leur proche défunt à l’hôpital, rien qu'en passant par leur site Web. «Deux semaines plus tard, on sonne chez toi: c’est le facteur qui apporte les cendres de papa, expédiées par courrier recommandé avec accusé de réception.» Caitlin se rappelle que les parents d’une petite fille avaient demandé à réceptionner les cendres sans assister à la crémation. Elle s'agace: «Penser qu’une petite fille de 9 ans peut comme par magie se transformer en une boîte de restes bien nette et bien propre, c’est d’un obscurantisme qui fait honte à notre culture.»

On s'interroge sur les rites autour de la mort

L’auteur se passionne pour les différents rites autour de la mort. Les Wari, en Amérique du Sud, pratiquaient ainsi le cannibalisme funéraire, «un acte de compassion envers le défunt et sa famille»... En Indonésie, sur l'île de Java, les proches du mort lavent le corps. Mais dans le monde contemporain occidental, les morts sont presque invisibles. «Etre protégé du spectacle des cadavres est un privilège du monde développé», écrit Caitlin Doughty, qui invite ses lecteurs à ne plus «baigner dans une culture du déni de la mort».