Joann Sfar: «Peindre une femme nue est un acte sacré»

ART L’auteur de bande dessinée s’essaie à la peinture dans un très bel album, pour rendre hommage à Bonnard...

Olivier Mimran

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Un hommage de Sfar à Bonnard

Un hommage de Sfar à Bonnard — Joann Sfar & éditions Hazan 2015

En écho à l’exposition que le Musée d’Orsay consacre au peintre postimpressionniste Pierre Bonnard (jusqu’au 19 juillet), l’auteur de bande dessinée et réalisateur Joann Sfar a revisité, en 61 dessins et 65 peintures, sa variation autour des «femmes au bain». Un livre en a été tiré, dont les originaux font l’objet d’une exposition-vente du 17 au 24 avril. 20 Minutes a demandé au créateur de Petit Vampire et du Chat du rabbin de nous raconter cette nouvelle expérience artistique.

Comment vous est venue l’idée de travailler autour de l’œuvre de Bonnard?

Joann SfarEn fait, c’est le Musée d'Orsay qui m'a demandé de dessiner une dizaine de pages pour le catalogue officiel de l'expo Bonnard. Et au lieu de dix pages, j'ai réalisé 110 peintures. Donc les responsables m'ont dit «Très bien. On va faire un livre exprès pour toi». Ils en ont chargé Hazan, leur éditeur, qui sort donc un recueil de cette session.

C’est votre premier travail d’envergure à la peinture?

JSOui. Pour moi, c'était surtout l'occasion de faire de la peinture d'après nature, qui a tendance à redevenir «chic» et intéressante maintenant que tout le monde peut faire de jolies photos grâce à Instagram. Alors j'ai choisi un modèle -comme j'aurais choisi une comédienne- et j'ai tourné autour d'elle avec Bonnard comme prétexte. En fin de compte, je crois que je me suis bien plus intéressé à mon modèle qu'à Bonnard (rires). En tout cas, je me suis beaucoup amusé!

On sait que vous êtes un auteur de BD «rapide». En peinture aussi?

JS: Non, ça m’a pris trois mois pleins. J'étais en plein montage de mon dernier film, auquel je consacrais trois heures quotidiennes. Le reste de la journée, je peignais mon modèle. Et une fois qu'elle était partie, je continuais à peindre jusqu'à 3 heures du matin. Comme j’utilisais de la peinture à l'huile, qui doit sécher entre chaque couche, je travaillais sur une dizaine de peintures à la fois.

Vous vous êtes tout de suite senti à l’aise avec ce nouveau médium?

JSAh non, je suis beaucoup moins sûr de moi en peinture qu'en BD! Mes cases de BD font 10 cms de haut alors que certaines toiles mesurent deux mètres, alors on n’exécute pas pas les mêmes mouvements. En plus, avoir un modèle en face de soi fait qu'on se sent en dialogue - ce qui n'arrive pas en bande dessinée, qui est une activité solitaire. Bref, ça a d'abord été un processus d'expérimentation. Et tant mieux, parce que je me sens plus disciple que prophèe. Si je pouvais rester un élève toute ma vie, je serais très heureux.

Pour quelle raison essentielle faut-il visiter l’exposition consacrée à Bonnard?

JSParce que je trouve que la série des «femmes au bain», de Bonnard, est une pure mystique française. C’est-à-dire que la femme nue et son modèle, pour moi c'est sacré. On nous parle beaucoup de religion en ce moment, et bien dans la tradition picturale française, peindre une femme toute nue est un acte sacré. La relation peintre/modèle relève du Divin, et Bonnard l’exprime mieux que quiconque!

Et quelle est la raison essentielle de visiter l’exposition qui vous est consacrée?

JSJe ne sais pas? Peut-être parce que c'est l'histoire d'un modèle qui s'est débarrassé du peintre? Je veux dire que c'est une expo dans laquelle le modèle est aussi, voire davantage présent que son peintre. En y allant, vous aurez au moins la satisfaction d'avoir passé du temps avec une jolie fille (rires).
 

«Je l’appelle monsieur Bonnard», de Joann SFAR - éditions Hazan, 15 euros

«Je l’appelle monsieur Bonnard : 61 dessins et 65 peintures par Joann Sfar»
Exposition-vente du 17 au 24 avril 2015 - Artcurial Paris / www.artcurial.com

«Pierre Bonnard, peindre l’Arcadie»
Exposition jusqu’au 19 juillet 2015 au Musée d’Orsay / www.musee-orsay.fr