Jeux de société: Les dix étapes à franchir pour espérer lancer sa création sur le marché

CULTURE Aux côtés des «hits» et des classiques, des prototypes sont présentés chaque année au Festival international des Jeux de Cannes lors de soirées «off». «20 Minutes» a rencontré plusieurs auteurs qui tentent d’être édités…

Anaëlle Grondin

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Prototype du jeu "The Lab" au Festival.

Prototype du jeu "The Lab" au Festival. — Anaëlle Grondin / 20 Minutes

De notre envoyée spéciale à Cannes
 

Des illustrations imprimées et collées du carton, des jetons découpés au cutter, des règles écrites à la main dans un cahier…. mais aussi des maquettes très abouties. Chaque année, des dizaines de créateurs de jeux de société viennent à Cannes présenter leurs prototypes dans le cadre du Festival international des Jeux, qui se tient jusqu’à ce dimanche. Mais le chemin à parcourir avant de retrouver son jeu en magasin est long et parfois semé d’obstacles. Les étapes à franchir pour espérer être édité sont longues.

1. Fixer une première base

Vous devez d’abord vous demander vers quoi votre jeu va tendre. «Il y a plusieurs écoles qui se battent», explique Aurélien Lefrançois, venu présenter un jeu de pose d’actions et d’anticipation déjà bien avancé, Sauna Peli. «Il y a ceux qui partent d’une mécanique de jeu, ceux qui partent d’une thématique qui leur tient à cœur et ceux qui vont partir du matériel, comme des sabliers», ajoute l’auteur de 26 ans.

2. Se demander à quel type de jeu on a envie de jouer

Est-ce que je veux un jeu de rapidité, de bluff? Le concepteur du jeu doit «identifier les contraintes qu’il souhaite y apporter», explique Aurélien Lefrançois. Créateur d’un jeu de stratégie baptisé The Lab, Bastien Revest, peintre en bâtiment de 25 ans, a conçu le jeu qu’il «rêvait d’acheter dans le commerce» et qu’il ne trouvait pas. Il a «pioché des idées dans certains jeux» qu’il aime. «Après, c’est mon instinct de joueur d’ajouter telle ou telle mécanique de jeu. Au feeling», précise ce passionné.

3. Créer un prototype

Une fois que l’idée et le mécanisme de base sont posés, il faudra créer un prototype. A cette étape, les graphismes importent peu, «sauf si c’est nécessaire pour le jeu, mais c’est très rare voire inexistant», précise Aurélien Lefrançois. «Au début c’étaient des petits bouts de papier découpés et après on a évolué avec des cartes», témoigne ainsi Stephen Thomas, venu présenter avec son fils de 29 ans le jeu Paris 1800, dont il a réalisé les illustrations. «En général, un premier prototype n’est jamais réussi. Aucun créateur de jeu ne le modifie plus jamais», ajoute Aurélien Lefrançois.  

4. Jouer, re jouer, encore jouer

«Quand on est dans la conception d’un jeu, on a plein de belles idées, et en fait on se rend compte en testant qu’elles ne marchent pas vraiment, confie Aurélien Lefrançois. Il y en a plein qui doivent être revues.» Pour éviter les failles pendant une partie, les erreurs dans les règles, des mécanismes qui ne marchent qu’en théorie, il n’y a qu’un moyen: faire de très nombreuses parties.

5. Faire tester le prototype par ses amis

Il peut arriver que l’auteur d’un jeu soit trop dans sa bulle. Il est important de faire jouer ses amis, sa famille, pour avoir des retours constructifs. Peut-être que certains trouveront le jeu trop long (ou trop court), par exemple. Ce travail a toujours le même objectif: améliorer les règles, les mécaniques de jeu, trouver de nouvelles idées originales.

6. Demander leur avis à des professionnels

«Quand on commence à avoir quelque chose de très satisfaisant, il peut être intéressant de passer par des concours de création ludique pour avoir des retours de la part des professionnels», selon Aurélien Lefrançois. Ces derniers sont des joueurs avertis et pourront facilement pointer les erreurs ou les mécaniques qui ne marchent pas, savoir si le jeu peut emballer le public ou pas.

7. Se faire connaître à des salons et festivals

«Il faut toujours participer à des festivals pour présenter son jeu au plus de monde possible», indique Aurélien Lefrançois. Pour Sauna Peli, il a «fait remplir des questionnaires aux gens pour garder une trace écrite de tout ce qu’ils ont vécu. Avec notamment des questions comme: "Est-ce que le jeu vous fait penser à d’autres jeux connus?", "Quelles sont les suggestions, précisions que vous pouvez apporter?". C’est extrêmement précieux.» Bastien Revest confirme l’importance de ces moments-là: «C’est la cinquième année que je prends un hôtel et que je reste les trois jours sur le Festival international des jeux. Tous les soirs je fais jouer les gens.»

8. Penser au graphisme

Lorsque le jeu est rodé, il doit être joliment illustré pour attirer le public. Chaque année, près de 1.000 jeux sortent en France. «Aujourd’hui, les jeux sont de plus en plus beaux et incroyables. Il y a une telle concurrence qu’il faut être bon à tous les niveaux. Sans un bon graphisme, le succès est impossible», affirme Leonidas Vesperini, journaliste et rédacteur en chef du magazine Ravage, membre du jury des As d’Or cette année.

9. Rencontrer des éditeurs, s’auto-éditer ou lancer un crowdfunding

Pour pouvoir sortir son jeu, plusieurs possibilités: chercher un éditeur et le convaincre que son jeu est génial ou s’auto-éditer, «mais cela implique de créer une société», précise Aurélien Lefrançois. Enfin, certains s’essaient au financement participatif: ils enverront directement le jeu aux joueurs si la campagne porte ses fruits. C’est le cas des auteurs de Paris 1800, qui cherchent à réunir 6.000 euros sur Ulule pour distribuer 1.000 boîtes. Mais cette méthode ne plaît pas à tout le monde. Bastien Revest, pas convaincu par le crowdfunding, a préféré contacter un éditeur pour The Lab. Pour l’instant cela n’a rien donné, mais il n’est pas découragé: «Ludonaute m’a renvoyé beaucoup de remarques sur mon jeu. Ce sont des critiques constructives. Je vais continuer.»

10. Retravailler son jeu avec l’éditeur

Lorsque le jeu trouve (enfin) un éditeur, ce n’est pas terminé. Il faut «faire du "polish": amener la version qui correspond à sa ligne éditoriale», explique Aurélien Lefrançois. «Parfois il y a des modifications assez importantes à faire. Ca peut être toute la thématique si l’éditeur est plutôt dans l’imaginaire ou l’historique. Certains mécanismes de jeux peuvent être aussi changés pour obtenir un jeu plus familial ou destiné aux joueurs avertis.» Une fois les dix étapes franchies, le créateur peut- être très fier de son travail. Mais hors de question de tout plaquer pour autant. En France, il est quasiment impossible de vivre du jeu de société. Ceux qui y parviennent se comptent sur les doigts d’une main. Même le très prolifique auteur Bruno Cathala, star chez les joueurs, nous assure qu'il ne vit pas de ses créations aujourd'hui.

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