Comment deux photos sont devenues emblématiques de la marche républicaine

ANALYSE Bernard Darras, professeur de sémiotique à Paris-I, commente pour « 20 Minutes » les deux photos emblématiques de la marche républicaine du 11 janvier 2015…

Joel Metreau

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La couverture du Times le lundi 12 janvier et celle de L'Obs, le 14 janvier 2015.

La couverture du Times le lundi 12 janvier et celle de L'Obs, le 14 janvier 2015. — Reuters / Mahé / Argyroglo

Deux photos ont marqué les esprits dimanche. D’abord celle de Stéphane Mahé, photographe de Reuters. Puis celle du photographe indépendant Martin Argyroglo, qui fait la couverture de L’Obs, en vente mercredi. Le professeur de sémiotique Bernard Darras relève que c’est le Triomphe de la République, place de la Nation à Paris, qui est présente sur les deux photos. Pourtant le défilé parisien se déroulait entre deux Marianne, celle place de la République et celle place de la Nation.

 

La revanche d’un sculpteur

Ces photos marquent la revanche d’un sculpteur. Bernard Darras explique: «Un concours avait été organisé à la fin du 19e siècle pour savoir quel monument allait être représenté place de la République. Les frères Morice l’ont remporté. Jules Dalou était second. On ne savait pas quoi en faire, alors on l’a mis place de la Nation. C’est amusant de voir que la photo de son monument va illustrer la presse internationale alors qu’il est moins valorisé.» Effectivement, au milieu d’un grand rond-point, c’est une statue devant laquelle on passe sans regarder.

«Iconographie révolutionnaire»

Des crayons tenus comme des glaives ou des lances, un registre presque guerrier et qui s'inscrit dans la logique de la statuaire. Pourtant c’est surtout en faisant référence à des tableaux que les deux photos prennent une dimension emblématique. «Ils renvoient à tableaux très connus de l’iconographie révolutionnaire, lors de la période romantique.» C’est le tableau de Delacroix au Louvre, La Liberté guidant le peuple. C'est aussi Le Radeau de la méduse de Géricault. Car la photo de Argyroglo ressemble à un navire, une impression renforcée par un jeune homme qui tient comme un feu de bengale ou de détresse. «On dirait un marin, avec la Marianne qui sert de mat, le crayon qui fait figure de proue, et l’homme sur le bras qui fait office de vigie», pointe l'universitaire.

Une photo très lisible, l'autre moins

La photo de Stéphane Mahé demeure la plus facile à comprendre au premier coup d’œil. «Cette photo de jour est composée horizontalement (comme son format) et à lire de gauche à droite (ou inversement): Marianne, l'homme au crayon, le bras de la liberté, le drapeau flottant, remarque Bernard Darras. Tous les acteurs sont presque dans le même plan et les signes forts qui attirent l'attention sont posés les uns à côté des autres, bien distinctement. C'est une photo très lisible.» C’est aussi une photo horizontale qui passe mieux sur les formats des écrans avec le Net. «Mais l’arrivée du smartphone et de la tablette permet aussi le retour de la photo verticale», nuance le chercheur.

Un éclairage dramatique

La photo de Martin Argyroglo, prise en contre-plongée, se révèle plus puissante. Elle illustre bien le combat de la lumière contre l’obscurantisme. Le professeur d’université ajoute: «La photo nocturne est plus confuse (c'est la nuit) et plus chargée (elle fourmille de signes à lire et à voir). Elle est aussi plus composée de bas en haut (elle est d'ailleurs verticale) et dans la profondeur, du premier plan des gens probablement assis dont on voit les écrans (ils disparaissent dans la mise en page de la couv du Nouvel Obs) jusqu'à Marianne dramatisée par la lumière blafarde.» Moins facile à lire donc, notamment en raison de la multiplicité des panneaux écrits à la main, presque maladroitement, elle est plus compliquée à reprendre pour la presse internationale.

La mise en page de L’Obs suscite aussi quelques questionnements de la part de Bernard Darras: «Les graphistes ont entouré Marianne du grand O de Obs comme une mandorle (typique de la peinture religieuse). Ils y ont inséré "numéro spécial" comme une pancarte «Je suis Charlie»... éthiquement, c'est assez maladroit.»