«Je suis Charlie»: Comme Monsieur Jourdain, JB Bullet fait de la goguette, peut-être sans le savoir

MUSIQUE Sur l’air d’Hexagone de Renaud, la vidéo «Je suis Charlie», vue plus de deux millions de fois sur YouTube, s'inscrit dans une tradition bien française, presque ancestrale...

Anne Demoulin

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JB Bullet chante «Je suis Charlie» sur YouTube.

JB Bullet chante «Je suis Charlie» sur YouTube. — Capture d'écran/YouTube

La goguette revient sur le devant de la scène. Sur l’air d’Hexagone de Renaud, JB Bullet appose de nouvelles paroles, celles de «Je suis Charlie». L’hommage en chanson de ce jeune homme de 25 ans, mis en ligne sur YouTube et Facebook le 8 janvier, a été vu par plus de 2,3 millions d’internautes. Une chanson qui s’inscrit dans la tradition, bien française, de la goguette. Explications.

«Sans le savoir ou pas, il a fait une goguette », explique Annie Legouhy, grand chambellan du Limonaire, lieu qui perpétue chaque lundi cette tradition.

La goguette et l’histoire de la chanson française se confondent. «Les gens avaient l’habitude de chanter leurs propres paroles sur des airs connus», explique Annie Legouhy.

«Puis, ils se sont réunis dans des bistrots pour chanter. Les chanteurs y entonnaient des chansons en fonction de l’actualité, des événements politiques », poursuit l’experte.

Chansonniers d'un soir

Dans ces soirées, pour devenir chansonnier d’un soir, il suffit de s’inscrire et d’attendre d’être appelé par le chambellan pour chanter. A la goguette, chacun peut déglutir sa colère, vomir son indignation. «Certains lieux étaient politisés, d’autres plus légers. Les pamphlétaires étaient quant à eux plus ou moins surveillés en fonction des événements. Sous Napoléon III, certaines sont interdites, d’autres, surveillées par des policiers déguisés », explique-t-elle encore.

Au 19e siècle, on ne compte pas mois de 350 lieux dédiés à la goguette à Paris. «Les chanteurs critiquaient la politique, l’église, le pouvoir. Ils chantaient à tue-tête ce qu’ils avaient sur le cœur », poursuit le chambellan.

«Les textes sont généralement potaches, rarement consensuels»

Avec l’arrivée de la notion de droits d’auteur au 20e siècle, la tradition disparaît peu à peu. Dans les années 1990, à La Folie en tête (Paris, 13e), Christian Paccoud  relance la tradition. Il initie en 2004 les goguettes au Limonaire (Paris, 9e). «La règle est simple. On prend un air connu et on y appose des paroles en lien avec l’actualité», résume Annie Legouhy.

«Les textes sont généralement potaches, rarement consensuels», estime Stan, un habitué de ces rencontres chantantes. « On est dans la caricature », souligne Annie Legouhy.

Comme à Charlie Hebdo, les goguettiers tapent partout.

Et Charlie Hebdo s’était invité dans les goguettes en 2011 au moment de la publication des caricatures de Mahomet. A l’époque, sur l’air de Mamy Blue de Nicoletta,un goguettier avait entonné: «Mao oh Mao Mahomet oh Mahomet/Je ne vous dessin’rai  jamais Mahomet/Car c’est très mal de blasphémer Mahomet/Oui c’est pas bien de se « mosquée »/Se mosquée».

Ce lundi, le Limonaire accueillera les premières goguettes depuis l’attentat meurtrier: «Je ne sais pas encore sous quel angle faire ma goguette, je ne sais pas trop quoi dire», confiait Stan, ce lundi après-midi.