David Lynch par Richard Dumas.
 David Lynch par Richard Dumas. - Richard Dumas

Joël Métreau

Ses mains ont besoin d’être occupées. Là, David Lynch joue avec la tasse de café, qu’il promène dans la Maison européenne de la photographie (Paris, 4e), au milieu de son expo Small Stories. Plus tard, il caresse le rebord du cendrier, une fois sa cigarette écrasée. Son dernier long-métrage remonte à 2006, l’obscur Inland Empire. «Ça me manque de ne pas travailler sur un film», lâche-t-il. «Ça me manque d’avoir une idée dont je serai follement amoureux. J’essaie de l’attraper.»

En attendant, à 68 ans, l’habitant de Los Angeles se livre à la peinture, aux arts plastiques, à la musique avec deux albums et un morceau I’m Waiting here très twinpeaksien interprété l’an dernier avec la Suédoise Lykke Li. Et à la photo. A Londres, se tient une exposition de clichés d’usine, et à Paris, Small Stories, les deux réalisées en noir en blanc, «car c’est déjà un pas en retrait par rapport à la réalité», explique-t-il. Comme ces deux premiers longs-métrages qu’il a réalisés, comme les photos étranges de Joel-Peter Witkin, que Lynch apprécie («on dirait des tableaux») et avec qui il partage le goût du grotesque.

Intuition et indices

L’expo s’appelle Small Stories, «des petites histoires» qu’il a réalisées dans son studio à L.A. Un gros tique près d’une baignoire, des fenêtres ouvertes sur des fusils, des visages vides sur lesquels se greffent bouches ou orages. «Certaines pourraient devenir des films», assure-t-il. Difficile de les regarder autrement que par le prisme de ses longs-métrages. Comme ces photos de lieux anonymes, un motel de Lost Highway? «J’aime la vie d’un hôtel, être dans une chambre d’hôtel. Les hôtels ont des ambiances. Les histoires peuvent y naître.» Ou des photos de ces sculptures, qu’il fabrique, des corps difformes «aux têtes comme du chewing-gum». EraserheadThe Elephant Man

Des fourmis dans la tête

«Une fois, j’ai réalisé une tête d’argile dans laquelle j’avais emprisonné une boule de fromage et de dinde. Je lui ai ouvert comme une bouche et je l’ai laissée dans ma cuisine. Pendant quatre jours, des fourmis sont venues et ont travaillé nuit et jour pour tout manger. Leurs petites pattes ont comme fabriqué des pores, l’argile paraissait réelle, c’était incroyable.» Aussi fascinante que l’ouverture de son Blue Velvet, avec une oreille rongée par ces insectes. Et si ces variations de têtes le représentaient, lui, David Lynch? En aparté, le cinéaste s’amuse que les œuvres du scuplteur Carlo Rambaldi - E.T. l’extra-terrestre comme les navigateurs alien de son propre film Dune – partagent une ressemblance physique avec leur créateur.

David «Keith» Lynch

Les photos sont dures, inquiétantes, morbides. Il jure qu’elles ne proviennent pas de cauchemars, mais que c’est que «le rêve éveillé qui nourrit [son] travail ». «On n’a pas besoin de mourir pour filmer une scène de mort, il faut juste la comprendre soi-même. C’est la même chose avec la mélancolie. Il faut comprendre.» Dans son discours, tout l’art ne serait qu’«intuition» et «indices». Chez lui aussi. Les points mouchetés sous sa signature? «Avant, dans un restaurant, en signant une addition élevée, je soulignais fort le K.» K pour son deuxième prénom, Keith. «Si l’addition était très élevée, je portais deux coups juste pour me débarrasser de ma colère. Et puis j’ai abandonné le K, mais j’ai continué à porter des coups forts, cinq points.» Lynch vient de nous donner un objet précieux, une clé pour comprendre.