A Guédelon, on en rajoute au schmilblick en construisant un château fort médiéval avec les techniques de l'époque.
A Guédelon, on en rajoute au schmilblick en construisant un château fort médiéval avec les techniques de l'époque. - R. DE LA MAUVINIERE/AP/SIPA

Benjamin Chapon

L'invasion a commencé, impossible d'y échapper. Alors que le pays célèbre ses chères vieilles pierres tout le week-end avec des milliers de lieux exceptionnellement ouverts au public, la France est devenue une machine à inventer du patrimoine de façon exponentielle. Car si l'Etat classe, il ne déclasse jamais. Il en va de même pour les œuvres d'art acquises par l'Etat dont le principe d'inaliénabilité, récemment réaffirmé, condamne les musées à voir leurs réserves s'agrandir sans cesse. Et les archéologues creusent et mettent de nouveaux vestiges au jour. Si l'on ajoute à cela le patrimoine immatériel, ça devient carrément du délire. Le mois dernier, l'Unesco a ainsi classé le fest-noz, en attendant la bourrée berrichonne ou le zouk love guadeloupéen.

Top classe
Tout devient « patrimoine ». Cette année, pour les Journées européennes, on pourra ainsi visiter des start-ups numériques françaises qui, d'ici un siècle, seront peut-être classées Monuments historiques, comme le sont actuellement à tour de bras des usines du patrimoine industriel de la fin du XIXe siècle. D'abord jugée populiste, la crainte de voir le pays s'ankyloser sous le poids de son patrimoine se propage jusque chez ceux censés le préserver. Plusieurs architectes du patrimoine préparent ainsi une lettre ouverte en faveur de la création de sous-catégories de monuments classés permettant d'assouplir certaines règles de conservation. Mais même ainsi, le coût, non négligeable en temps de rigueur budgétaire, de la préservation de notre patrimoine est considérable. « On croit qu'en l'ouvrant au public, on rend notre patrimoine rentable : rien n'est plus faux, tempête Michel Jonaszki, président de l'association Patrimoine(s) en péril. Ouvrir un lieu patrimonial au public coûte toujours plus que ça ne rapporte en billetterie, et cet argent est autant qui n'est pas investi dans la conservation. »

Classe économique
« Contrairement aux piles, le patrimoine ne s'use que si l'on ne s'en sert pas, estime Paul Hervé, conservateur en chef également opposé à la muséification systématique. Au-delà de quelques lieux qu'il faut préserver pour le témoignage et l'intérêt scientifique qu'ils constituent, une majorité d'autres doivent servir au développement de nos sociétés. »
Alors une école élémentaire dans une abbaye cistercienne, un bureau de poste dans un abri-sous-roche magdalénien ? « Nous devons faire évoluer la notion de patrimoine, note Marc Barani, commissaire de l'exposition “Patrimoines : héritage/hérésie” à Agora, la biennale d'architecture de Bordeaux. Par exemple, nous exposons la photo d'un temple hindou où pousse un arbre dont les racines détruisent le bâtiment. On pourrait croire qu'il s'agit de patrimoine mal entretenu mais en réalité l'arbre est sacré, c'est lui le patrimoine. » A l'image de Bordeaux, ville entièrement classée au Patrimoine mondial de l'Unesco où la vie continue néanmoins, les sites classés devraient pouvoir accueillir autre chose que des visites guidées. Et Marc Barani de conclure sur une citation de Gustav Malher : « La tradition, c'est transmettre le feu, pas vénérer les cendres. »