PORTRAIT - Rencontre avec «Cheeky Watson», légende du rugby sud-africain...
En France, on ne le connait pas. On aurait pu, s’il était devenu Springbok, comme promis. Mais
«Cheeky» Watson jouait avec des Noirs. En Afrique du Sud, c’est pour ça qu’on le connait.
Daniel Watson, «Cheeky» pour tout le pays, a l’allure typique d’un quinquagénaire de la classe moyenne blanche sud-africaine. Casquette, tee-shirt et jeans sur la plupart des photos de presse, l’homme se noie dans la masse. Il est connu et reconnu, mais il n’est pas une star. Il ne l’a pas voulu.
1976 date charnière
«Un jour, j’ai dû choisir entre être un Springbok et respecter la morale que je croyais bonne, se souvient l’ancien rugbyman. Je n’ai pas hésité.» Le sort de sa carrière se joue en 1976. Au plus fort de la répression contre les Noirs, quand Soweto se soulève, quand le monde commence à s’alerter. Cheeky Watson a alors 21 ans.
L’ailier est rapide, percutant, efficace. Mais il ne court pas dans le bon sens. Avec l’un de ses frères, Valence, conformément à l’enseignement chrétien reçu dans leur famille et sous les conseils du président de la KwaZakhele Rugby Union (Kwaru), fédération noire de rugby, il entraîne une équipe noire dans un township de Port-Elizabeth. Pis, il emmène son équipe jouer sur un stade du centre ville. Les Blancs y promènent leurs chiens, qui font leurs affaires en toute liberté ; mais treize Noirs qui galopent en se lançant le cuir, c’est tout à fait proscrit…
Cette même année, Cheeky et l’équipe de la province du Cap oriental jouent face aux All Blacks : «On a perdu d’un tout petit point.» Un dirigeant de la SARU, la fédé blanche, le remarque : il le veut comme ailier des Springboks pour la tournée de 1976. «J’ai dit non et c’est bien la plus belle chose que j’ai faite dans ma vie», assène t-il aujourd’hui ! Il s’inscrit au Spring Rose club du township noir de New Brighton, à Port-Elizabeth. Un club affilié à la Kwaru : une première!
Ostracisme et intimidations
Le 10 octobre 1976, l’équipe des frères Watson prévoit d’affronter une équipe blanche. On cherche à les en dissuader : interdits, les matchs mixtes sont souvent sévèrement interrompus par la police. «J’avais 21 ans, rappelle l’ex-sportif. Je n’avais ni femme ni enfants… A cet âge-là, on ne réfléchit pas.» Le match a lieu. Cheeky Watson choisit, pour des décennies, l’ostracisme, les intimidations, les fuites des amis menacés par les autorités. Il choisit, lui qui n’est absolument pas politisé, de s’engager aux côtés de l’ANC, puis du parti communiste. Et il le sait : il ne sera jamais un Springbok.
Trente ans passent. Et résidant en 2007 à deux pas de Newland Stadium, l’antre du rugby sud-africain, il s’y sent ironiquement comme chez lui. C’est que le vent a tourné, que la démocratie est advenue. Très proche de Zola Yeye, l’actuel manager des Boks qui fut jadis son coéquipier à Port-Elizabeth, Cheeky Watson est de ceux qui ont l’avenir du rugby sud-africain entre les mains. «Ce week-end, nous avons un ascendant psychologique important, nous espérons bien être champions du monde. Ce sera une bonne chose, et croyez-moi, on est tous derrière les Boks. Mais ça n’enlèvera rien aux critiques formulées depuis des années : six joueurs "non blancs", c’est beaucoup trop peu. Ça signifie tout simplement qu’ils n’ont toujours pas accès à l’élite…»
Et il le promet : «Dès dimanche matin, on se met au travail. Il faut transformer le rugby sud-africain.» C’est son combat : «En 1991, les Blancs étaient d’accord pour laisser une chance à Mandela. Voyez le résultat. Donnons au moins une chance aux joueurs de couleur.» Quitte à passer par les quotas ? Il n’aime pas ça, mais s’il le faut…
Luke, futur capitaine ?
De ses choix de carrière, Cheeky ne regrette rien. Sauf peut-être de laisser un héritage parfois lourd à porter. Capitaine des équipes nationales des moins de 19 ans et 21 ans, élu meilleur joueur du Super 14 2006, son fils Luke Watson aurait pu être de l’épopée française. Il aurait dû, selon 68,35% des internautes répondant à un sondage de SARugby.com, en mai dernier. Mais le coach Jake White en a décidé autrement, sans argument plus convaincant que celui du gabarit trop faiblard du gaillard. 1,84 m pour 97 kilos : plus que Smith (Australie), Back (Angleterre) ou Betsen (France)…
D’où la polémique, encore frémissante sur la planète Springboks: Luke aurait-il été écarté pour être le fils de son père? C’est ce que prétendent de hautes figures de la fédé. «Luke a sa propre carrière et c’est un grand joueur, estime son père. Ce que je n’admets pas, c’est que l’on donne des opportunités différentes aux joueurs en fonction de critères extra-sportifs.»
Il le sait toutefois, pour l’avoir vécu: le vent tourne sans cesse. L’après-Mondial sera très vite consacré à la «transformation» et au remplacement éventuel, en premier lieu, de Jake White. Le favori ? Peter De Villiers — pas le Français d’origine sud-africaine, celui-là même qui jugerait «naturel» de faire de Luke Watson le futur capitaine des Boks. Le combat familial a commencé il y a fort longtemps. Il ne touche pas à sa fin. Mais il s’en approche.
Antoine Gazeau, au Cap