CINEMA - Interview de Véronique Bouzou, professeure de français, qui compte parmi les enseignants hérissés à la vue du film de Laurent Cantet…
«Entre les murs», le
film de Laurent Cantet sur l’école en ZEP (Zone d’Education Prioritaire), ne sort que mercredi dans les salles de cinéma et bénéficie depuis plusieurs mois d’un buzz plutôt porteur. C’était compter sans l’agacement que le film suscite auprès de certains enseignants. Véronique Bouzou, professeure de français en ZEP, comme le personnage de
François Bégaudeau dans le film, compte parmi ceux qui se sont hérissés à la vue de cette réalisation,
palmée d’or à Cannes et sélectionné
pour les Oscars 2009. Pour se faire entendre, elle publie «L’Ecole dans les griffes du septième art» (
éd. de Paris), un essai dans lequel elle s’attelle à montrer que le cinéma tord les valeurs de l’Education nationale. Interview
Pourquoi dites-vous qu’«Entre les murs» est un film scandaleux?
Que ce film existe, soit. Mais qu’il obtienne la palme d’or, c’est scandaleux. «Entre les murs» s’apparente à de la téléréalité et imite ses travers. Tout y est stéréotypé pour coller à l’image qu’on aime donner de la banlieue. Un exemple: l’un des ados, Franck dans la vraie vie, a été renommé Souleymane dans le film. Par ailleurs, on y voit un nivellement par le bas. Autre exemple: le réalisateur a demandé à celui qui joue au caïd d’en rajouter devant la caméra. Il ne faudra pas s’étonner, quand les élèves iront voir ce film et qu’on leur dira qu’il faut l’applaudir, de l’effet boomerang. Ils auront à leur tour envie de jouer les caïds.
Qu’est-ce qui vous gêne dans ce film?
Ce qui me gêne, c’est l’image de l’enseignement français véhiculée dans ce film, achetés par 43 territoires à l’étranger depuis le Festival de Cannes. Là, on a l’impression que c’est l’école du cirque. Le jour de la rentrée scolaire, personne ne fout le souk, contrairement à ce qui est montré dans le film qui, d’emblée, est dans la caricature. Le premier jour de l’année, les élèves sont plutôt là à observer. De même, des élèves qui mangent pendant un conseil de classe, comme c’est le cas dans le film, je n’ai jamais vu ça en 10 ans passés en ZEP.
Vous semblez avoir une dent contre François Bégaudeau…
François Bégaudeau est le seul héros du film. Il se fait le porte-parole de l’Education nationale et veut donner des leçons aux autres enseignants alors que lui-même n’enseigne plus. Dans le film, il est incapable de se montrer responsable devant une classe. Par exemple, il emmène un perturbateur dans le bureau du principal en laissant sa classe. Or tous les profs le savent: jamais on ne laisse une classe seule! S’il faut punir un élève, c’est aux délégués de l’accompagner chez le proviseur. Et puis, même s’il est prof de français, Bégaudeau préfère la tchatche et le langage sms-banlieue plutôt que d’élever ses élèves vers une autre façon de parler. A un moment, il clame que si l’Autriche était rayée de la carte, personne ne s’en rendrait compte. Et ça, face à une classe entière! Il avait déjà écrit ça dans son livre, et là, il le redit dans le film. C’est dire s’il signe sa bêtise.
Un film n’est jamais l’illustration fidèle de la réalité…
«Entre les murs» n’est pas une fiction puisque François Bégaudeau et les élèves
du collège Dolto jouent leurs propres rôles. Mais ce n’est pas non plus un documentaire car on n’y apprend rien.
Y-a-t-il eu récupération politique du film selon vous?
Evidemment. Sitôt la palme accordée à «Entre les murs»,
Xavier Darcos en a parlé à l’Assemblée nationale. Christine Albanel a, elle, conseillé à «tous les élèves» d’aller le voir. C’est comme s’il n’y avait aucune voix discordante à propos d’«Entre les murs» alors que ce film fait un constat d’échec de l’école publique. Or qui met ses enfants à l’école privée? Les politiques.
Recueilli par Alice Antheaume