Morts dans le porno aux Etats-Unis: «Aujourd'hui, c'est marche ou crève», estime Ovidie

X August Ames, Yuri Luv, Olivia Nova… Depuis quelques mois, le monde du cinéma porno est endeuillé par une série de décès…

Clio Weickert

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Photo d'illustration — KROD/WPA/SIPA

Le 7 janvier dernier, Olivia Nova, une actrice porno âgée de 20 ans, a été retrouvée sans vie, dans une résidence privée à Las Vegas. Si les circonstances de sa disparition ne sont pas encore connues, son décès s’ajoute à celui de Yuri Luv, 31 ans, hardeuse, morte d’une probable overdose le 15 décembre dernier, et à celui d'August Ames, 23 ans, qui a mis fin à ses jours dix jours plus tôt…

Aucun lien à voir entre les différents décès, bien entendu, si ce n’est que les trois jeunes femmes évoluaient toutes dans le même milieu professionnel : l'industrie pornographique aux Etats-Unis. De quoi s’interroger sur les conditions de travail de ce cinéma si particulier, qui a priori, ne semblent pas aller en s’améliorant. Pour cela, 20 Minutes a demandé à Ovidie, réalisatrice de documentaires sur le sujet (Rhabillage, Pornocratie), de donner son avis sur la question.

>> A lire aussi: Après «Pornocratie», le documentaire d’Ovidie, vous ne regarderez plus PornHub comme avant

« Aux Etats-Unis, il y a une série de décès qui peut nous amener à nous questionner, mais c’est un peu l’histoire de l’œuf ou de la poule, réagit Ovidie. Est-ce que ces filles se lancent dans l’industrie du porno car elles ont des problèmes psychologiques ou est-ce cette industrie qui a généré un état de détresse ? » Si à juste titre, la réalisatrice note qu’un suicide n’est pas la conséquence d’une seule raison mais d’une multitude de facteurs, elle évoque toutefois de profondes modifications qui ont touché l’industrie du porno ces dernières années, et qui ont pu fragiliser les actrices. A commencer par les réseaux sociaux.

Les haters et le revers de la médaille

En décembre dernier, August Ames mettait fin à ses jours après avoir subi les foudres de haters sur Twitter. Quelques jours auparavant, l’actrice avait posté un message sur le réseau social, indiquant qu’elle ne voulait plus tourner avec des acteurs « cross over », c’est-à-dire qui tournent à la fois dans des films hétéros et dans des films gays. Un tweet qui avait suscité la colère et les critiques de certains, la taxant entre autres d’homophobie. La veille de son suicide, August Ames avait alors publié un tout dernier message : « allez tous vous faire foutre ».

« Il est beaucoup plus difficile psychologiquement d’être actrice aujourd’hui qu’il y a 20 ans, constate Ovidie, et notamment à cause de l’omniprésence des actrices sur les réseaux sociaux. Avant, il fallait dealer avec les journaux comme Hot Vidéo ou se rendre à des cérémonies de remise de prix, il y avait une forme de starisation. Aujourd’hui tout s’est effondré et les actrices n’ont plus d’autres choix que de se vendre sur les réseaux sociaux en faisant du personnal branding. Il y a certes une sorte de narcissisme et de revalorisation par le « j’aime », mais il y a aussi le revers de la médaille. Elles se font désormais traiter de pute tous les jours, reçoivent des choses très blessantes qui frappent vraiment là où ça fait mal, sur leur famille, leur vie sentimentale… »

Marche ou crève

Autre bouleversement à prendre en compte, le règne écrasant depuis une dizaine d’années des « Tubes », tels que YouPorn, RedTube, xHamster… Des plateformes de vidéos pornographiques faciles d’accès (et généralement gratuites), alimentées en permanence, rubriquées grâce à des mots-clés sans équivoque : « slut » (« salope »), double anal fuck (pas besoin de traduction, hein)… Une catégorisation et une anonymisation du nom de l’actrice en faveur du mot-clé, qui selon Ovidie, n’a pas amélioré l’image des hardeuses. « Alors qu’à la base elles font ça pour de la reconnaissance, elles se retrouvent entre deux tags dévalorisants », précise-t-elle.

Un canal de consommation de porno qui n’est pas tendre avec ses actrices, à l’image d’un cinéma qui ne s’adoucit pas non plus en vieillissant. « L’industrie du porno est moribonde, détaille la réalisatrice, les tarifs ont baissé de moitié et si les actrices veulent travailler, elles doivent en faire beaucoup plus, accepter des scènes plus violentes… Il y a une véritable escalade à ce niveau-là. Globalement, même si personne ne leur met un flingue sur la tempe, sur l’ensemble, c’est marche ou crève. »

Le garde-fou Canal +

Et en France ? Dans l’Hexagone, marché minime comparé à ceux des Etats-Unis et de la Hongrie/République Tchèque, le cas est un poil à part. « Pendant longtemps il y a eu un garde-fou qui s’appelait Canal +, explique Ovidie, qui a eu un rôle très important dans l’industrie et a imposé ses règles : préservatifs obligatoires, pas de violences, pas de simulation de viols… Mais c’est très franco-français. Aux Etats-Unis, ce qui marche bien ce sont entre autres les mises en scène de viols, de pédophilie, qu’on accepte parce que dans la réalité les filles sont majeures… C’est très professionnalisé bien sûr, mais il n’y a pas vraiment de limite en termes de violence. »

Des conditions de travail de plus en plus rudes, une violence de plus en plus présente, des lynchages sur les réseaux sociaux… De quoi fortement ébranler les actrices et les acteurs de cette industrie. « C’est un contexte qui fragilise, confirme Ovide, mais je ne suis pas certaine qu’on meurt que de ça. »