L'esturgeon Acipenser sturio a disparu des eaux du Rhône dans les années 1970.
L'esturgeon Acipenser sturio a disparu des eaux du Rhône dans les années 1970.

Mickaël Bosredon

Ils ont réintégré leur milieu naturel. Sept mille jeunes esturgeons européens, obtenus par reproduction artificielle, ont été lâchés jeudi matin dans la Dordogne, à Castillon-la-Bataille. Entre juin et septembre, c’est au total quelque 700 000 larves qui ont ainsi été relâchées. «Nous espérons que cette quantité produise suffisamment de géniteurs pour permettre à l’espèce de se reproduire en milieu sauvage», explique Eric Rochard, directeur de l’unité des poissons migrateurs à l’Irstea (Institut de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture).

«Un défi pour les scientifiques»

L’esturgeon européen est le poisson migrateur le plus menacé sur le continent. Sa dernière reproduction connue en milieu naturel, a eu lieu en 1994, dans le bassin de la Gironde. Un programme scientifique a été lancé dès 1995 entre l’Irstea, l’université Bordeaux I et l’Institut des eaux douces de Berlin, pour permettre la réintroduction de l’espèce dans la Dordogne et dans l’Elbe en Allemagne, grâce à la production d’alevins à Saint-Seurin-sur-l’Isle et à Berlin. «En 2007 nous produisions 7 000 alevins. Aujourd’hui c’est cent fois plus» relève Eric Rochard.

La surpêche pour la production de caviar, et les aménagements industriels sur les fleuves, ont peu à peu entraîné la quasi-disparition de l’espèce. «Sa réintroduction est un défi pour les scientifiques, souligne Eric Rochard. Si on y arrive, cela voudra dire que nous sommes capables de lutter contre l’érosion de la biodiversité.»

Ces mesures de réintroduction s’accompagnent d’un traçage pour le suivi des poissons, et d’actions de sensibilisation auprès des pêcheurs. «La capture d’esturgeons est interdite, mais un grand nombre sont pris dans les filets. Nous demandons aux pêcheurs de les relâcher.» Par ailleurs des «passes à poissons» sont aménagées pour leur permettre de franchir les divers barrages, et ainsi effectuer leur cycle biologique. L’esturgeon se reproduit en effet en eau douce, mais doit rejoindre des eaux salées, en l’occurence la mer du Nord, pour atteindre sa taille adulte avant de revenir en rivière.

Pollution des eaux à Bordeaux

La pollution des cours d’eau a également provoqué la disparition de l’esturgeon dans certaines rivières. Henri Etcheber, chercheur au CNRS pour l’université Bordeaux I, partenaire du programme sur l’esturgeon, a mené des études sur la qualité des eaux de l’estuaire. «L’oxygénation globale des eaux est plutôt bonne, hormis sur la zone de Bordeaux», notamment à cause des rejets de la ville. «Il y a danger pour certaines espèces de poissons, qui peuvent se retrouver piégées dans cette zone» note le chercheur. Des prélèvements en 2006 révélaient que les niveaux critiques étaient atteints. «Heureusement cela ne s’est pas reproduit depuis.» Il n’empêche que pour Henri Etcheber, «la situation est préoccupante». Mais le chercheur ne se veut pas fataliste. «Nous avons encore les moyens de lutter contre cette dégradation.» Une étude sur l’impact de la ville sur la qualité des eaux est actuellement menée. Les conclusions seront rendues l’année prochaine.