Par «rage», il y a vingt ans, Pierre* s'est tranché le petit doigt de la main gauche et l'a envoyé au juge d'instruction. C'était l'époque où il était un «desperado»: braquages, prison, évasion, cavale, rebraquage et finalement fusillade. Deux policiers abattus, trois balles pour lui, plus une perpétuité avec vingt ans de sûreté. Aujourd'hui, Pierre a effectué dix-huit ans de sa peine et n'est plus le même, affirme-t-il. «J'ai changé, pas à 10 ou 20%, pas par opportunisme, mais à 80%, parce que j'ai regardé mes erreurs en face», explique-t-il de sa voix calme. Il est l'un des 240 détenus de Clairvaux, légende de la «sursécurité» carcérale à la française. La centrale, tapie derrière la cour d'honneur d'une ancienne abbaye, héberge 160 longues peines, dont 48 perpétuités. Parmi eux, Guy Georges et Carlos.
«Comment se projeter dans un avenir qui n'existe pas?»
S'ils sont seuls par cellule et bénéficient d'une douche quotidienne – un vrai luxe en prison –, les détenus doivent envisager un futur qui ne signifie pas grand-chose. «Comment se projeter dans un avenir qui n'existe pas?», demande Pierre. Pour ce Catalan, si la détention est si dure, c'est que la société l'exige. «On est soi-disant non récupérable, faut qu'on paie le plus cher possible. Dehors, ils pensent : “Ils ont la télé, ils font rien de la journée, ils sont bien, finalement...” Aucun n'imagine notre souffrance. Bien sûr, le droit de nos victimes est sacré, mais pourquoi s'acharner sur nous?»
Travail payé à l'atelier de cuir le matin, promenade, sport ou informatique l'après-midi, le quotidien est rythmé par plusieurs activités. «Gérer des longues peines sans rien à proposer est inimaginable», affirme René Danet, le directeur de l'établissement, recordman de longévité à son poste – huit ans – et bientôt retraité. Si, pour lui, «l'appel des 10» de Clairvaux est une «provocation», il reconnaît que la situation des longues peines reste préoccupante. « La peine de mort ne réglait rien, mais la perpétuité sans perspective de sortie non plus », estime-t-il. Emir est l'exemple vivant de cette perpétuité sans issue. Emprisonné depuis trente ans pour un double homicide, ce Yougoslave est libérable depuis six ans. Frappé d'un arrêté d'expulsion, il devrait quitter la France en cas de libération, mais aucun pays de l'ex-Yougoslavie ne le reconnaît comme un de ses ressortissants. Alors Emir reste dans sa cellule de 9 m2. «Je suis dans un tunnel sans fin», sourit-il. Plus ancien détenu de Clairvaux, âgé de 57 ans, il est un des signataires de «l'appel des 10». «Si mes proches ne m'aidaient pas, j'aurais fait des conneries depuis longtemps. J'aurais commis un autre crime pour avoir une bonne raison de rester en prison, ou je me serais suicidé.» A l'inverse, Ange est en début de peine. Condamné à la perpétuité, ce Corse de 38 ans n'en est qu'à sa quatrième année de détention. «Je sais que dans vingt ans, j'y serai encore. C'est une mort lente, faut faire face, mais c'est dur», lâche-t-il. Au fond, la perpétuité ne passe pas. «Quinze ans, ce devrait être le maxi, au-delà, ça n'a pas de sens, même pour meurtre. Sûr, ça vaut pas une vie, mais alors, il faut nous tuer», explique-t-il froidement.
«Un détenu doit toujours avoir une porte de sortie»
Le désespoir des longues peines ne frappe pas que les détenus. Les surveillants aussi doivent l'encaisser. «L'agressivité, l'apathie, la promiscuité avec des malades mentaux qui n'ont rien à faire en prison, certains surveillants craquent face à cette déchéance humaine», explique Pierre. Un sentiment que n'est pas loin de partager Gérald Tykoczinski, le chef de détention. Sanglé dans son uniforme bleu marine, l'homme cache mal sa colère derrière le langage administratif. «Un système qui met des peines de plus en plus lourdes, avec des perpétuités réelles, n'est pas sans conséquences, les politiques devraient y penser, estime le responsable des surveillants. Un détenu doit toujours avoir une porte de sortie en tête, même très loin, sinon il devient un fauve.»