Lilian Thuram: «L'histoire des zoos humains est totalement méconnue»

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Publié le 28 novembre 2011.

EXPOSITION - Lilian Thuram, commissaire général de «Exhibitions: L’invention du sauvage», explique l'intention de cette exposition qui retrace l’histoire des zoos humains...

Jusqu’au milieu du XXe siècle, des personnes venues d’Afrique, d’Océanie ou des Amériques étaient exhibées dans des foires, des zoos, lors d’expositions universelles... Au musée du Quai Branly, à Paris, jusqu’au 3 juin, l’exposition «Exhibitions : L’invention du sauvage» retrace l’histoire de ce phénomène, qui a marqué l’imaginaire collectif en Occident. Entre 1800 et 1940, plus d’un milliard de visiteurs ont ainsi pu voir l'«Autre» en se confortant dans l’idée de lui être supérieur. En 600 œuvres (affiches, cartes postales, tableaux), «Exhibitions» montre, de manière dépassionnée, comment se sont exercés ce racisme, cautionné par les scientifiques de l’époque, la politique coloniale et l’industrie du spectacle. L’ancien footballeur et champion du monde, Lilian Thuram, commissaire général de «Exhibitions», explique pourquoi cette exposition inédite dans le monde, lui tient à cœur.

Pour quelle raison vous êtes-vous investi dans ce projet?

J’avais lu Zoos humains, le livre de l’historien Pascal Blanchard, il y a une dizaine d’années. Puis je l’ai rencontré personnellement à Barcelone, lors d’un colloque sur la colonisation. On a discuté, et il est devenu l’un des scientifiques de ma fondation. Il y a deux ans de ça, nous avons discuté et l’idée nous est venue d’aller voir le musée du Quai Branly pour une expo sur les zoos humains. Son président a été conquis par cette idée.

Quel est le but de l’exposition?

Pendant très longtemps, on a pu voir des gens venus d’Asie, d’Océanie, d’Afrique, dans des zoos. Ces personnes, dans des enclos, étaient présentées comme des sauvages. Dans l’imaginaire collectif, ce phénomène a eu des conséquences. Aujourd’hui, nous sommes assez matures pour questionner le passé. Pour dépasser les préjugés, il faut les comprendre. Parler du racisme, c’est comme le sexisme ou l’antisémitisme. Ce sont des constructions culturelles, qu’on peut déconstruire grâce à la connaissance.

«Exhibitions» montre ainsi comment l’histoire a nourri ces préjugés...

Pour comprendre ces préjugés, il faut questionner l’histoire. L’histoire des zoos humains est ainsi totalement méconnue dans la société française. Et pourtant, ces exhibitions ont duré jusqu’en 1958, pendant l’exposition universelle en Belgique. En 1931, les arrière-grands-parents de Christian Karembeu ont par exemple été exhibés. En 1994, il y a eu la reconstitution d’un village africain à Nantes. C’est donc quelque chose de récent. Cette exposition a pour but d’expliquer les préjugés et de pouvoir les dépasser.

Selon vous, l’expo peut-elle déranger?

La seule chose qui me tenait à cœur, c’est que le discours ne soit pas culpabilisant, ni qu’il insiste sur une certaine victimisation. Nous devons avoir l’intelligence de réfléchir sur les conséquences qu’a eues ce phénomène dans la société. Je dis souvent aux enfants qu’il existe une histoire du racisme: il ne faut pas s’arrêter en se disant c’est honteux, mais pourquoi ça a été possible pour des millions de personnes d’aller dans des zoos ou des jardins voir des personnes qu’on présentait comme des sauvages. Pourquoi? Parce qu’à l’époque, il y avait une idéologie de prétendue «supériorité de la race blanche».

Des théories scientifiques et la politique colonialiste ont nourri ce racisme. Comment a-t-il aussi imprégné le monde du spectacle et de la culture?

C’est compréhensible à partir du moment où le discours dominant prône l’infériorité et la supériorité de gens par rapport à d’autres, tout le monde l’intègre. Pourquoi Joséphine Baker a eu une popularité aussi grande? Parce qu’elle répondait aussi aux stéréotypes que les gens voulaient voir: la femme noire, dénudée, dansant avec des bananes. Ce n’est pas anodin qu’elle ait été acceptée en reproduisant les stigmates de l’imaginaire populaire.

Aujourd’hui, ces préjugés circulent encore…

C’est évident. Quand je vais dans des écoles, les enfants de CM2 me disent encore qu’il y a plusieurs «races»: la noire, la jaune, la rouge... Ça veut dire que ces enfants, de façon inconsciente, pensent encore comme les scientifiques du XIXe siècle. Combien de personnes encore dans notre société pensent que les Noirs sont plus forts en sport? Une grande majorité des gens, même s’ils ne vous le diront pas ouvertement ou le pensent inconsciemment. Et comme on vit dans une société qui sépare le corps de l’intellect, ça veut dire: «Ils sont moins intelligents». Il ne faut pas avoir honte de ces préjugés mais les comprendre. Donc oui, quand je lis dans un journal, «un homme de couleur» au sujet d’un entraîneur, ça m’interpelle, ça veut dire que la couleur «blanche» n’est pas. Par ailleurs, dans notre société on se voit encore à travers la couleur de peau. Si on dit «minorité visible», ça veut dire qu’il y a une «majorité invisible», qui serait de couleur blanche et les autres non-blancs. Ce clivage de couleurs de peau, il faut essayer de le dépasser.

En sortant de l’expo, qu’aimeriez-vous que retiennent les jeunes?

Qu’ils se questionnent sur leurs propres préjugés. A la fin de l’expo, dans l’espace aménagé par l’artiste Vincent Elka, une jeune femme musulmane dit: «Je sais qu’il y a des préjugés sur moi, comment pourrais-je avoir des préjugés, par exemple, sur les homosexuels?» Si nous sommes conscients de subir des préjugés, il faut avoir l’intelligence de ne pas porter des préjugés sur les autres. Car quand on a des préjugés sur quelqu’un, ça permet de se rassurer, de se dire qu’on est «mieux». C’est très rassurant de penser que l’autre est inférieur. C’est ce qui s’est passé dans le cas des zoos humains.

Joël Métreau
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