Pierre Larrouturou: «Sans toutes les baisses d'impôt accordées depuis 2000, le déficit serait seulement de 1% aujourd'hui»

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Publié le 24 août 2011.

ECONOMIE - Pierre Larrouturou, conseil régional EELV et auteur de plusieurs ouvrages sur la crise économique nous livre son analyse sur la situation déficitaire française...

Mercredi, le gouvernement annoncera de nouvelles mesures pour réduire le déficit français. Faute de croissance, des économies de 10 milliards d’euros sont prévues dès 2012, pour rassurer les investisseurs sur la dette française. Des mesures rapides et très importantes, qui vont déterminer la gestion des affaires publiques pour les mois à venir. 20minutes.fr a interrogé plusieurs économistes et dirigeants (voir au bas de l'article) sur les choix qu’ils souhaiteraient faire pour réduire les déficits. Voici les réponses de Pierre Larrouturou, conseil régional EELV et auteur de plusieurs ouvrages sur la crise économique.

Le gouvernement va annoncer un plan de réduction des déficits dans le cadre de son budget 2012. Si vous étiez à sa place, quel devrait-être le montant du tour de vis à réaliser?

Imposer au pays un tour de vis est une erreur. Cela montre une méprise totale sur les causes de la crise. Je montre tout au long de mon livre («Pour éviter le krach ultime») que ce sont les inégalités sociales qui sont la cause fondamentale de la crise actuelle. Depuis trente ans, aux Etats-Unis comme en Europe, la stagnation des salaires et la multiplication des petits boulots associées à une forte réduction des impôts pour les plus riches a conduit les ménages et les Etats à s’endetter massivement. C’est de là que vient la dette. Un nouveau tour de vis ne ferait qu’accroître ces inégalités et provoquerait une récession.

Ceci étant dit, il faut réduire les déficits, notamment pour se protéger des marchés financiers, où un tsunami se prépare. Notre économie a besoin de deux mesures d’urgence: interdire aux banques de spéculer avec l'argent de Monsieur ou Madame Toutlemonde (ce qu'avait fait Roosevelt en 1933 avec le Glass Steagal Act) et rétablir l’équilibre des finances publiques. Mais pour cela, nul besoin d'un «tour de vis» qui touche l'ensemble des citoyens.

Quelles mesures d’économies voudriez-vous privilégier (économies sur les dépenses publiques, coupes sur les niches fiscales et sociales…)? A l’inverse, quels dispositifs souhaiteriez-vous impérativement épargner?

Sans toutes les baisses d’impôt accordées en France depuis 2000 par la droite et la gauche, le déficit serait seulement de 1% aujourd’hui. C'est un rapport publié par des parlementaires UMP qui le démontrait en juillet 2010. Je propose donc de revenir sur l’ensemble de ces baisses, qui s’élèvent à 100 milliards d’euros par an. Dire qu’une telle fiscalité serait confiscatoire ou pénaliserait l’économie est faux, puisqu’elle était tout à fait tolérable en 2000, et que l’on a connu une forte croissance à l’époque.
Le seul argument qui s’oppose à ces baisses d’impôt est la concurrence fiscale des pays européens très complaisants comme l’Estonie ou l’Irlande. Chaque pays baisse les impôts tour à tour, si bien que le taux d’impôt sur les sociétés est seulement de 25% en moyenne en Europe (33% en France), contre 40% aux Etats-Unis. Mais cette course à l’impôt le plus faible conduit l’Europe à l’endettement. Il faut sortir de ce cercle vicieux en mettant en place un impôt européen sur les sociétés à taux identique.

Le gouvernement travaille également sur des mesures de long terme sur la gestion des finances publiques, comme la règle d’or. Etes-vous d’accord avec cette mesure? Si non, quelle solution de long-terme défendriez-vous?

Mettre en place une règle d’or revient à donner le sentiment que l’on a peur des marchés, et que l’on se punit préventivement. Cette règle des 3% existe déjà dans les critères de convergence du traité de Maastricht, elle a donc valeur constitutionnelle. En faire plus serait inutile, voire dangereux.
Il faut plutôt travailler à réduire les inégalités en Europe, en complétant les traités avec un Traité social, comportant des critères de convergences sociaux, c’est à dire un engagement commun à parvenir en quelques années à moins de 5% de chômage, moins de 5% de pauvreté, moins de 3% d’illettrisme, moins de 3% de mal logés et consacrer 1% du PIB au moins à l’aide au développement. En 2003, j'avais rédigé un tel Traité social avec le soutien aussi bien de Jacques Delors ou de José Bové que de Romano Prodi, le Président de la Commission européenne et de 400 parlementaires issus de 9 pays de l'Union. Hélas, la Convention Giscard n'avait voulu intégrer dans les Traités européens ni l'idée d'un impôt européen sur les entreprises, ni les critères de convergence sociaux. On paye aujourd'hui cette absence d'Europe fiscale et sociale.
Contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire, la justice sociale n’est pas un luxe auquel il faudrait renoncer temporairement à cause de la crise. Reconstruire une plus grande justice sociale, donner à chacun(e) un vrai emploi et un vrai revenu, c’est aujourd'hui la priorité absolue, la condition incontournable à toute sortie de crise. Se serrer la ceinture dans ce contexte serait une erreur dramatique.

>> Retrouvez par ici les interviews de :

 

Michel Sapin, secrétaire national à l’Économie au PS : «Mettre en oeuvre une vaste réforme fiscale qui rétablisse la progressivité de l'impôt»
 

Jean-Christophe Caffet, économiste chez Natixis : «Il est possible de revenir très rapidement à l'équilibre budgétaire»
 

Nicolas Bouzou, économiste chez Asterès : «S'attaquer aux niches fiscales est épuisant et inefficace»

Propos recueillis par Thibaut Schepman
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