Fish-in, fish-out: une formule mathématique qui résume le dilemme auquel sont confrontés les éleveurs de saumon norvégien. Ce ratio de «conversion» chiffre la quantité de poissons sauvages nécessaire à la production de poissons d’élevage. Pour ne pas dépeupler les mers au profit de la consommation de saumon, de nouvelles sources de nourriture sont en train de prendre le dessus. Bientôt des saumons végétariens dans nos assiettes?
Dans la ferme de Skredstivik, au nord de Bergen en Norvège, la nourriture des saumons est distribuée par des buses qui répandent régulièrement des croquettes que l’on pourrait confondre avec de la nourriture pour chiens. Leur composition est savamment étudiée pour minimiser les excréments des poissons, responsables de pollution des eaux, tout en apportant les nutriments nécessaires aux saumons. «Dans une croquette, il y a environ 40% de protéines, 30% d’huile de poisson et des vitamines, minéraux et pigments qui ne proviennent que de sources naturelles», détaille Trygve Berg Lea, manager chez Skretting, une entreprise qui produit des aliments pour poissons.
Les protéines issues des farines animales ou végétales sont nécessaires à la croissance du saumon et l’huile est un apport indispensable pour que les saumons soient riches en Oméga-3, ces acides gras essentiels qui manquent à notre alimentation moderne. Quant aux additifs, ils ne proviennent que de «ressources naturelles». Chez Skretting, on ajoute des antioxydants et des molécules proches du carotène pour que le saumon ait une belle couleur rosée. «Tous les additifs doivent être approuvés par l’Union européenne», rassure Trygve Berg Lea. Il n’y aurait donc pas de risques pour la santé humaine selon lui.
«Aujourd’hui, on utilise moins d’un kilo de poisson sauvage pour produire un kilo de poisson d’élevage», explique Ingrid Lundamo, de Marine Harvest, une entreprise d’aquaculture qui représente le quart de la production de saumon norvégien. Le saumon a beau être un transformateur efficace de protéines, les producteurs d’aliments sont conscients de la pression exercée sur les populations de poissons pélagiques pêchés dans le but d’alimenter les saumons d’élevage et cherchent à minimiser leur impact. «Nous ne travaillons qu’avec des pêcheries respectant les lois nationales et nous n’utilisons pas d’espèces menacées», assure Trygve Berg Lea.
Malgré tout, les ressources en petits poissons destinés à en nourrir de plus gros «s’épuisent, reconnaît-il. Ces dernières années il est devenu plus économique et durable de remplacer les farines par des protéines végétales, soja importé du Brésil ou tournesol». De quoi alourdir considérablement le bilan carbone des pisciculteurs, qui risquent de se trouver confrontés aux mêmes enjeux que les éleveurs bovins: déforestation en Amazonie, risque de présence d’OGM et transport coûteux en CO2. Mais parallèlement, le saumon sera peut-être plus sain pour la consommation humaine: les chercheurs du projet Aquamax estiment que les ingrédients marins peuvent contenir plus de polluants, tels que des dioxines, des PCB et des agents ignifuges bromés, que les ingrédients végétaux.
Les firmes américaines ne manquent pas d'idées pour répondre aux attentes des éleveurs de poisson. La revue américaine Forbes dévoile ainsi dans son édition du 11 avril un projet de Monsanto de développer du soja génétiquement enrichi aux Oméga-3. Ces OGM ne pourront normalement pas être importés en Norvège, mais ils risquent d'arriver rapidement dans les fermes de saumon d'Amérique du Sud.