Marc Lévy: «Je peux regarder un cocotier pendant quatre heures et dire "attends je travaille"»

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Publié le 21 juin 2010.

INTERVIEW - L'écrivain publie son 11e roman en dix ans, «Le Voleur d'ombres»…

Un bâillement atteste encore du décalage horaire; il sort son ipad pour inscrire un dernier rendez-vous, puis éteint son iphone, dit qu’il est «à nous», qu’on peut y aller. Il raconte à 20minutes.fr, avec une immense courtoisie, qu’il n’écrit pas pour la critique, qu’il ne sait pas pourquoi ses livres plaisent, mais que lui fait son boulot d’artisan. Sans prétention.

 
Le Voleur d’ombres raconte le passage d’un enfant à l’âge adulte, et sa façon de respecter le petit garçon qu’il était. On dirait un roman à moitié pour adultes, à moitié pour enfants. A qui vous adressez-vous?
Des adultes comme des enfants peuvent s’y retrouver. Le livre s’adresse à la fois à l’enfant qu’a été chaque adulte, et à l’adulte que deviendra chaque enfant. Je ne crois pas que je segmente le lectorat. C’est pareil que pour un livre comme Oscar et la Dame rose, [d’Éric-Emmanuel Schmitt]. C’est un livre qui met en scène un enfant mais s’adresse à n’importe qui.
 
Vous citez Eric-Emmanuel Schmitt. La critique vous range plutôt du côté d’auteurs de best-sellers comme Guillaume Musso ou Katherine Pancol. Comment vous situez-vous dans le paysage littéraire français?
Je ne sais pas bien ce que c’est le «paysage littéraire». On nous met dans le même sac parce que le nombre de nos ventes sont comparables, c’est tout. Je n’ai encore jamais lu Guillaume Musso, mais j’aime beaucoup Anna Gavalda, ou Amélie Nothomb, qui publient et vendent elles aussi énormément. J’avais pris un très grand plaisir à lire Et monter lentement dans un immense amour, de Pancol. Mais le dernier livre qui m’a vraiment scotché, c’est La Route de Cormac McCarthy.
 
L’historien et éditeur Pierre Nora a expliqué dans un entretien à Books qu’il existait plusieurs sortes de best-sellers. Ceux qui obéissent à la loi d’une grande diffusion, comme les dictionnaires. Ceux qui sont programmés pour être des best-sellers, comme Harlan Coben ou Guillaume Musso. Ceux qui sont prévisibles, parce qu’écrits par de grandes figures comme Simone Weil. Et ceux qui sont inattendus. La deuxième catégorie vous convient-elle?
En disant ça, Nora dit quelque chose d’incompatible avec son métier. Si un éditeur était capable de programmer un best-seller, l’édition serait en pleine forme. C’est aussi faux de dire ça que de croire qu’un film à gros budget va forcément marcher. Tout best-seller est imprévisible. Quand un lectorat vous fait confiance, vous allez en bénéficier au lancement. Mais ce qui fait la vie d’un livre, c’est le bouche-à-oreille. Celui des libraires mais surtout celui des lecteurs. Si le public n’aime pas, le succès n’est pas acquis.
 
En l’occurrence, vos livres plaisent à tous les coups. Est-ce qu’il n’y a pas une sorte de «marque» Marc Lévy qui s’est développée, avec des ingrédients précis?
Non, je ne crois pas qu’il y ait de marque, et je n’ai pas d’ingrédients particuliers. Certains auteurs donnent des rendez-vous à leur lectorat. Amélie Nothomb par exemple, et ses lecteurs, dont je fais partie, l’attendent. De même qu’il y a des comédiens dont je me demande toujours quand est-ce qu’ils vont remonter sur scène, comme Guillaume Gallienne, parce j’aime le voir sur les planches. Il y a beaucoup d’acteurs aussi qui font entrer le public dans les salles. Est-ce qu’Al Pacino est une marque parce qu’il attire les spectateurs? Je ne crois pas.
 
Vous avez publié 11 romans en 10 ans: est-ce que c’est un rendez-vous que vous aussi vous donnez au lecteur, chaque année?
Ce qui m’importe, ce n’est pas de publier un livre par an, mais de travailler. L’an dernier j’ai publié deux tomes d’une histoire, Le Premier jour et La première nuit. 1100 pages en un an. Mais ça peut ne pas toujours venir comme ça, s’il me fallait attendre deux ans, j’attendrais deux ans. Mais je travaille beaucoup.
 
Comment travaillez-vous?
Dans mon bureau, dans mon appartement à New York, la porte ouverte. Sauf quand je fume une cigarette. Imaginez un plateau sur des tréteaux en fer forgé, et une bibliothèque avec plein de docs, selon les informations dont j’ai besoin pour tel ou tel roman. La première question, c’est l’intérêt de l’histoire. J’ai une idée, je me demande si elle vaut la peine d’être racontée. Ensuite viennent les personnages, ce sont eux, les vecteurs de l’histoire. Un romancier, c’est comme un marionnettiste, il faut animer les petites poupées et faire disparaître les fils. Et je m’attache à ces marionnettes, quand je termine un roman, j’ai le bourdon. Et puis je me remets direct au travail. Je m’impose une rigueur, je ne prends jamais quatre mois de vacances.
 
Finalement, écrivain c’est un métier comme un autre pour vous?
Vous savez, pendant des années, je n’ai pas voulu dire que j’étais écrivain, parce qu’en France, c’est un terme très sacralisé. Et puis aux Etats-Unis, on me disait «mais tu publies des livres? Et tu en vis? Donc tu es écrivain. C’est quoi le problème?». Je suis un peu comme un artisan en fait, avec quelques avantages: je peux regarder un cocotier pendant quatre heures et dire «attends je travaille». Et il y a même des gens pour le croire. Mais sinon je suis comme le boulanger dans Le Voleur d’Ombres. Je travaille en arrière-salles, pour que les gens dégustent sans moi, et avec joie. Franchement ça ne me gêne pas de ne pas avoir la reconnaissance des critiques, parce que j’essaie de ne pas me regarder comme écrivain, de ne jamais me sentir le plus fort. Je ne me sens pas important non plus. Si les lecteurs prennent du plaisir je suis content.

Propos recueillis par Charlotte Pudlowski
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