Murez l’open space!

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Publié le 23 octobre 2008.

"Travailling"

Quand je rentre des Etats-Unis, je rapporte toujours le DVD de la dernière saison de la dernière série culte. C’est ma manière de rester à jour avec mes amis américains, tout en gardant six mois d’avance sur mes amis français (toujours pas sortis de ‘Desperate Housewives’ – le Moyen-âge). C’est aussi une bonne façon de tirer parti d’un dollar faible et d’un lecteur DVD dézoné pour rationaliser mes dépenses. Surtout, rien ne peut aussi bien raviver la nostalgie du plaisir d’un voyage à New York. Les touristes américains repartent de Paris avec un foulard Hermès ou des macarons Ladurée; je passe la douane avec mes Saisons I et II.

Cette année, on a droit à ‘Mad Men’ [Des Hommes en Colère]. La série se déroule dans les années 50 à New York, sur Madison Avenue, dans le monde de la publicité. Comme souvent sur HBO (‘Les Sopranos’, ‘Six feet Under’, ‘Sur Ecoute’), c’est bien joué, très bien écrit, incroyablement dirigé. Mais là, le plus impressionnant, ce sont les bureaux des ‘Mad Men’. Table d’acajou éclairée d’une lumière chaude, bar abondamment garni du meilleur scotch, buffet Danois côtoyant un canapé aux lignes épurées et des fauteuils généreux et confortables, murs stylés ornés d’œuvres choisies avec goût (le tout 50, n’oubliez pas)… Tout ça pour chacun des ‘Mad Men’. Ils ont chacun un bureau de cet acabit. Et dont la porte, je vous assure, ferme.

En fait ces ‘Mad Men’ n’ont pas l’air du tout en colère, d’après moi. Ils adorent leur boulot, ils adorent leur bureau, et ils ont l’air remarquablement productifs. Je pense que ça a quelque chose à voir avec l’endroit où ils travaillent: un endroit qui n’est ni à la maison, ni dans un ‘open space’. Et il me vient à l’esprit que ces deux derniers lieux comportent par nature de sérieux défauts et sont même contre productifs, voire peut-être à l’origine de la récession qui nous préoccupe. J’exagère peut-être un peu, mais le moment est venu de casser le mythe.

On nous en a rebattu les oreilles. L’employé moderne par excellence n’appartient plus à une entreprise. Les progrès technologiques associés aux dégraissages et réductions de salaires ont ouvert la voie au "mercenaire freelance de génie". L’idée étant que si vous avez deux sous de technique informatique, un peu de discipline et les bons contacts, vous aussi vous pouvez tout avoir: un meilleur salaire; votre propre emploi du temps; des clients, pas des patrons; tout ça à un mètre de votre lit. En tout cas c’est ce qu’on raconte.

Si vous êtes une entreprise française moderne, il y a des chances que vous ayez un nom anglais (nous en reparlerons), et vos employés travaillent dans un "open space" (autre terme anglo-saxon, donc moderne, donc sans équivalent français). Le mythe ici explique que ces "open spaces" engendrent une "ouverture" qui elle même donne naissance au partage des idées, qui lui-même permet d’encourager la communication, la hiérarchie devenant ainsi secondaire et tout le monde uni autour du but ultime – le service de la Big Idea. Vous avez tout lu sur la question, j’en suis sûr, vos collègues sont vos amis et un peu votre famille, puisque ces murs inopportuns du statut, du pouvoir et de l’intimité qui vous séparaient sont tombés.

"Coolitude"

J’ai travaillé chez moi et dans des open spaces. Je peux vous dire que dans les deux cas on ne fait que gober les salades des gourous du travail moderne – l’un vend des copieurs, des faxes ou des scanners à des gens tout ravis d’investir dans leur "home office" [bureau à la maison]; l’autre, de la coolitude et du "on est du même monde" ambiance club très exclusif à des gens qui théoriquement sont là pour travailler.

Je n’étais peut-être pas assez discipliné ou trop limité en informatique pour travailler à la maison. Mais j’avais une imprimante/fax/scanner, plus une connexion internet, plus pas mal de bons contacts et je pensais pouvoir tenter ma chance. Ce que je n’avais pas, c’est tout bêtement un endroit où aller. Ce vide a nourri chez moi l’impression d’insuffisance que ressentent d’ailleurs beaucoup de travailleurs freelance – l’idée qu’en fait on est sans emploi, agoraphobes, des gens bizarres ou pires, simplement paresseux. Travailler chez soi peut être cruel, parce qu’on ne peut jamais rentrer content d’une bonne journée de travail. Soit on a l’impression de n’avoir rien fini de la journée, soit "bling" un autre e-mail, c’est la journée qui ne finit jamais et comme la cuisine est aussi votre bureau, vous faites des heures sup tout en faisant cuire votre dîner. Certes mes clients étaient à un mètre de mon lit ou de mon évier, mais "Dora l’Exploratrice" aussi, vociférant dans le salon pendant ma "conf call" avec un client. Et franchement, comment tenir ses délais quand on a en plus sa penderie à réorganiser ou ses CD à ranger par ordre alphabétique? Ne voyant jamais personne, j’étais persuadé que tout le monde à part moi concluait, vendait, signait, créait, et s’épanouissait dans une vie pleine de succès, de déjeuners d’affaires et de campagnes passionnantes, le tout dans l’ambiance amicale et bon enfant du bureau – comme les hommes de “Mad Men”.

"Mad men"

C’est à ce moment que j’ai décidé de travailler plutôt dans un open space. J’y ai bien trouvé l’ambiance amicale et bon enfant, mais aux dépens d’une chose, mon travail. Aussi, comment travailler? J’étais trop occupé à montrer à mon voisin les clips de chien faisant du skateboard sur YouTube ou à comparer les compilations de punk 80 d’i-tunes. Impossible de passer un coup de téléphone dans le calme avant l’heure du déjeuner, et à ce moment là, j’étais obligé de déjeuner avec ces mêmes personnes avec qui j’avais partagé des clips YouTube. C’était épuisant. La seule solution était de m’enfoncer mes écouteurs dans les oreilles et d’ignorer les gens. Mais là j’étais accusé d’être anti social et distant. N’importe qui dans un open space vous dira que les moments où ils sont le plus efficaces sont soit le matin quand personne n’est arrivé, soit le soir quand tout le monde est parti. Ce qui me conduit à penser que si vraiment vous voulez garder votre open space, vous devriez faire travailler vos employés par tranches – comme dans une station de radio. Et tout le monde peut se retrouver à l’arbre de Noël.

J’ai récemment fini par trouver l’équilibre idéal. Je travaille dans un bureau avec des gens avec qui je ne travaille pas. Vous avez bien compris. Je partage un bureau avec d’autres gens, nous travaillons dans des domaines qui n’ont rien à voir, et personne n’est le patron de personne. Nous partageons une cuisine, une imprimante, une connexion internet et une salle de réunion, mais nous ne partageons pas d’open space. Comme des "Mad Men" nous avons des portes qui ferment. Je travaille quand je veux. J’échange quand je veux. J’ai un endroit où aller le matin, et que je peux quitter le soir. Je n’ai pas encore mon coin bar (ce qui est peut-être un bonne chose), par contre j’ai mon canapé, très utile pour mes siestes-brainstorming, que je n’ai plus aucun complexe à faire.

L’indifférence, quel luxe !

Je ne suis pas en concurrence avec mes partenaires de bureau, je n’ai pas non plus l’impression qu’ils doivent être mes meilleurs amis. Ils sont là, je peux leur parler, et c’est mieux que le miroir de ma salle de bains, mais ils ne sont pas vexés si je ferme ma porte. Bien-sûr, je paye un loyer, mais le retour sur investissement est largement positif, et ça, avouez que ça se fait rare. On pourrait appeler ça "le luxe de l’indifférence", un concept qui ne figure au vocabulaire d’aucun gourou en développement de productivité. Ils sont trop occupés à débiter du copieur.

Dans "Mad Men", la vie privée du personnage principal, Don Draper, est chaotique. C’est ce qui fait que la série est bonne. Mais au travail, c’est une star. Ses campagnes sont créatives, son éthique et son organisation inégalées, tout cela grâce au moins pour une part à la qualité de son environnement, chose que le monde moderne a, à mon sens, perdu. Souvenons-nous du vieil adage: Ce n’est pas le titre qui fait l’homme…

C’est son bureau. Et je ne parle pas du tout-en-un Ikéa à côté de votre lit, ni non plus de la "work station" qui fait aussi office de table de ping-pong au milieu de l’open space. Je parle du bureau au cinquième étage, en plein centre, pas trop loin de chez vous mais pas trop près non plus. Au fond du couloir à droite. Un bureau comme dans "Mad Men”. Celui dont la porte ferme.

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