Je n’ai pas besoin de lire les journaux ou de regarder les infos à la télé pour savoir qu’une crise financière nous frappe. Je n’ai qu’à ouvrir mes e-mails… Vous savez, ceux qui commencent par: "Chers amis, j’ai le plaisir de vous annoncer que je quitte le Groupe XX, où j’ai passé ces 9 dernières années. C’est une belle histoire qui s’achève. Vous trouverez ci-dessous mes nouvelles coordonnées, opérationnelles dès aujourd’hui."
Suit généralement une adresse gmail.
Le mail continue ensuite avec l’information que la personne a pour le moment décidé de devenir "free-lance" ou "consultant". Certains annoncent qu’ils ont "démarré leur propre fond d'investissement" (drôle de timing, non ?), d’autres vont "prendre un peu de recul" pour "faire le point" (sur l’état de leurs comptes, peut-être). Hier, j’ai reçu l’e-mail d’un ami d’ami, qui expliquait qu’il allait "se lancer dans le domaine du benchmark". En fait, je le vois bien se lancer dans le domaine disons des Jardins du Luxembourg, et "marquer son banc" en y posant ses fesses, une crêpe au fromage dans une main et les petites annonces dans l’autre.
Ce qui est drôle dans ces mails, c’est que leur tonalité est toujours positive et enjouée (contrairement à l’info elle-même), l’émetteur ayant manifestement choisi de se miser sur les opportunités qu’il devine, plutôt que sur la chute que nous voyons. Jamais un relent d’effroi ou de tristesse, pas de mesquinerie, aucune plainte ou revendication… ce qui me donne toujours l’impression qu’ils cachent quelque chose - comme le mail qu’ils voulaient en fait envoyer.
"Chers amis, vous en avez peut-être entendu parler, ma boîte a complètement merdé. Pas moi, personnellement, mais la boîte. Oui. Surtout Dan, aux Dérivés – vous vous souvenez de lui ? Le connard qui nous lâchait pas avec sa baraque aux Hamptons? Eh bien ce gros malin de Dan a joué du putain de levier sur tous nos achats avec ses sub-primes de merde et ses spread pourris et maintenant j’ai plus qu’à faire mes paquets et envoyer ce mail avant qu’ils reprennent mon ordinateur. Faut que j’y aille… John – (au Starbucks du coin ou chez sa mère).
Là, bien sûr, l’adresse gmail.
Bon. Il est clair qu’il n’est plus du tout socialement acceptable d’admettre qu’on est au chômage ou qu’on vit chez sa mère. Non pas qu’on aie pu pavaner avec ça à une période quelconque, mais là, dans le climat actuel, c’est un hara-kiri de carrière. C’est bizarre mais aujourd’hui, les gens font comme leurs banques: ils arborent des dehors confiants (bien qu’opaques), ne reconnaissent absolument pas qu’il puisse y avoir des problèmes, et passent leur temps à vous rassurer: "Pas de souci, le standing de nos relations reste garanti - jusqu’à 100.000 euros".
Et voilà la pirouette de positivité.
Et on ne se méfie pas: ça fait déjà un moment qu’une part non négligeable de la main d’œuvre est "free lance", "consultant" ou a "développé son propre business".
C’est là qu’on touche au vrai problème.
Ce que ces e-maileurs fraichement virés ne voient pas, c’est que nous qui sommes déjà "free lance", "consultants" ou "bench markeurs" depuis quelques années, pour la plupart d’entre nous, nous mentions déjà. Très peu parmi nous travaillent vraiment. Et là, avec ce nouvel afflux, j’ai peur que notre secret ne s’évente. Pire, j’ai peur que ces types qui débarquent de Lehman ou Dexia ne viennent inonder un marché du free-lance déjà artificiellement gonflé, et que les vrais free-lance comme moi nous trouvions packagés avec ces versions sub-primées, et tous transformés en actions "jobs pourris".
Et voilà l’effondrement du système.
Ce schodenfreud (librement traduit de l’allemand comme le fait de trouver du plaisir dans le malheur d’un autre) que mes compagnons écrivains et artistes free-lance ressentaient mi-Septembre ("Ces papes du 9heures-5heures vont enfin savoir ce que ça fait de déposer son enfant à l’école et de ne pas savoir où on va passer le reste de la journée.") s’est transformé en panique. Toutes ces années passées à m’imposer comme auteur free lance, ces heures interminables à errer dans les rues, à rester assis dans des cafés, à traîner dans les librairies, à me parler à moi-même dans les parcs, tous ces efforts partant en fumée grâce à des ex-traders-nouvellement-auteurs qui viennent s’asseoir sur mon coin de banc. Vous imaginez ma colère.
L’autre soir, à un dîner, j’ai rencontré quelqu’un. Il se disait graphiste. "En fait je suis free-lance" a-t-il dit. Il travaillait dans différents domaines, "au coup par coup"."Tu parles". (Je l’ai interrompu.) "Tu es banquier, avoue, c’est tout." Il m’a tendu sa carte pour me prouver le contraire, mais ça ne m’a pas impressionné. "Et alors, tu es passé par Copy Top en venant. Qu’est-ce que ça prouve ?"
Chaque semaine apporte son lot de mauvaises nouvelles et sa brassée d’e-mails, que j’interprète chacun comme la faillite d’une nouvelle banque. Chaque jour je remarque plus de pères qui déposent leurs enfants habillés en jogging, et chaque matin nous sommes un peu plus nombreux à nous attarder tranquillement au bar de mon café. Je vois arriver le moment, sans doute bientôt, où je vais être confronté à un appel de couverture, quand c’est moi qu’on va prendre pour un trader. Et ça mes amis, ça voudra dire qu’on a touché le fond du fond.
Mais on n’en est pas là, et peut-être après tout y aura-t-il un bon côté dans tout ça. Peut-être la transparence sera-t-elle enfin imposée. Les gens qui se font renvoyer pourront alors affronter la vérité sans craindre de conséquences honteuses, et nous autres saurons nous abstenir de les juger, en sachant que oui, la prochaine fois ça pourrait être nous.
Ou peut-être au contraire partirons-nous dans le sens opposé. La vérité de notre vie professionnelle deviendra tellement absolument opaque, que ce que nous faisons dans la vie ne sera plus si important, et que nous serons forcés de nous connaître les uns les autres sur un plan vraiment personnel. Imaginez.
Et peut-être, je dis bien peut-être, qu’un jour quand les choses se seront calmées et que le marché aura remonté, je trouverai un vrai travail et je pourrai moi aussi écrire un mail positif et enjoué pour partager mon enthousiasme et mes nouvelles coordonnées. Mais on n’en est pas là.
Je viens de recevoir un mail de l’Islande. Ils ont le plaisir de nous annoncer "qu’ils ne travaillent plus comme pays et que pour le moment ils vont être free-lance". Ils n’ont pas laissé leur nouveau numéro mais j’ai leur adresse gmail.