Quelle est aujourd'hui la situation du secteur du raffinage?
La crise économique a contribué à accélérer un mouvement de long terme de baisse de la demande de carburant dans les pays développés. Dans les années 70, la France consommait autour d'une centaine de millions de tonnes de pétrole par an contre environ 80 millions aujourd'hui.
En 2009, la demande de pétrole a encore baissé dans les pays riches. Ceci a plongé le secteur dans la crise.
Selon l'Union française des industries pétrolières (UFIP), la marge de raffinage est passée de 23 euros la tonne en moyenne sur la période 1995-2008 à 15 euros la tonne en 2009. Résultat: le secteur accuse 150 millions d’euros de pertes par mois depuis mars 2009.
Les raffineurs doivent-ils s'attendre au même sort que les mineurs des années 60-70?
En France, le nombre de raffineries a déjà été divisé par 2 entre 1975 et 2009.
Chez Total, d'ici à 2011, le groupe prévoit de réduire de 20% ses capacités de raffinage dans le monde soit 500 millions de barils jours, avait déclaré le PDG, Christophe de Margerie, lors de la présentation des résultats 2009 du groupe, le 11 février.
Mais dix jours plus tard, lors des négociations avec les syndicats, le PDG de Total a assuré qu'aucune usine ne serait fermée pendant 5 ans en France à part le projet d'évolution du site des Flandres. Que faut-il donc comprendre à la stratégie de Total?
"Total va bien réduire les capacités de production des raffineries en France mais sans fermer d'usines. Sur notre principale raffinerie en Normandie, nous prévoyons ainsi de réduire la production de 16 à 12 millions de barils jours d'ici à 2013", explique un porte parole de Total.
"Mais cela ne signifie pas que nous voulons nous désengager du raffinage. Total est responsable de la moitié des investissements européens dans le raffinage (500 millions sur un milliard par an). La priorité est d'adapter notre outil à la demande, notamment sur la production de diesel", ajoute-t-il.
Pourquoi y-a-t-il des surcapacités de raffinage en France?
Avec le succès du diesel, "la France doit importer 50% de son gasoil, mais est excédentaire sur l'essence dont on exporte 40% de la production", explique David Faure, secrétaire CFDT du comité d'entreprise de la raffinerie Total de Feyzin.
La demande en essence étant forte aux Etats-Unis, les usines tournaient bien avant la crise. Mais l'équilibre a été cassé avec la crise, les surplus d'essence n'ont pas pu être écoulés.
"Total investit continûment dans ses sites pour les moderniser et les adapter au diesel. Mais il existe une barrière technologique, on ne peut produire du diesel sans faire de l'essence en même temps. Notre meilleur rendement de production de diesel pour un volume de brut est de 45 à 55%", affirme le porte parole de Total.
L'Europe est dans la même situation, elle importe 24 millions de tonnes de diesel et doit exporter 28 millions de tonnes d'essence, essentiellement vers les Etats-Unis. "Il faudrait une table ronde au niveau européen pour gérer ce problème. Des gains pourraient être faits entre les pays", propose Jean-Marie Chevalier, spécialiste de l'énergie à l'Université Paris-Dauphine et auteur d'un récent rapport sur la volatilité des prix du pétrole.
Faut-il garder des sites de raffinages en France?
"D'un point de vue historique, les compagnies pétrolières ont d'abord cherché à installer leurs raffineries en Europe pour traiter le brut qu'elles importaient ou qu'elles allaient chercher dans les pays pétroliers. L'idée était de s'assurer une sécurité énergétique au moins en amont de la filière", explique Jean-Marie Chevalier.
"Aujourd'hui, le mouvement s'excerce plutôt en sens inverse. Les pays
producteurs cherchent à construire des raffineries sur le lieu de production
pour se rapprocher des lieux de consommation", ajoute t-il. Total
accompagne ainsi le groupe saoudien Aramco dans la construction à
"Pour autant, Total veut garder son potentiel de raffinage en France pour des raisons d'indépendance énergétique. De plus, les raffineries construites à l'étranger sont destinées exclusivement au marché local. Il ne s'agit pas de délocalisation. Chaque marché du raffinage est clos, a ses propres caractéristiques (clients, carburants, transports, réseau…)", souligne Total.
Que peut faire l'Etat?
"Nous ne sommes plus à l'époque où l'Etat-providence pouvait payer la facture sociale des fermetures des mines de charbon. L'Etat avait alors des intérêts dans les sociétés minières. Aujourd'hui, il ne peut interférer directement dans la stratégie d'un groupe privé mais il peut exercer des pressions. C'est un bras de fer", affirme Jean-Marie Chevalier.
En outre, "l'Etat ne pourra certainement pas exercer la même pression sur Total que sur les multinationales étrangères installées en France comme ExxonMobil ou Ineos", avance Laurent Delaunay, délégué CGT à ExxonMobil.