Qui connaît Le Clézio ou Perec aux Etats-Unis? Une petite élite, et encore. Qui lit des auteurs anglo-saxons en France? Tout le monde. En cause, le déséquilibre criant du flux des traductions d'une langue vers l'autre et le désintérêt américain pour les voix venues de l'étranger.
Une enquête menée par Gisèle Sapiro, directrice de recherche au CNRS et directrice du Centre européen de sociologie et de science politique, montre que près de 40.000 oeuvres littéraires en anglais ont été traduites à Paris de 1990 à 2003, contre 640 en français traduites à New York, comprenant les autres pays francophones et de nombreux classiques. Mais c’est aussi que dans le monde, un livre sur deux est écrit originellement en anglais.
En vingt ans, de 1980 à 2000, les traductions internationales ont augmenté de 50% mais «ce n'est pas synonyme de diversification et l'anglais a renforcé sa position hypercentrale, de 43% à 59% des livres traduits», ajoute-t-elle. Loin derrière, le français s'est maintenu à 10%.
Cette asymétrie quantitative entre Paris et New York est aussi «qualitative». Les traductions de romans populaires français aux USA sont quasi inexistantes, à de rares exceptions - comme Guillaume Musso. En revanche, une écrasante majorité de traductions de l'anglais figurent parmi les best-sellers et les polars, thrillers ou romans sentimentaux en France.
Si Le Clézio, qui vit pourtant en partie aux Etats-Unis, était à peu près inconnu des grands éditeurs américains avant de recevoir le Nobel, les traductions du français se situent principalement dans la production haut de gamme. L’éditeur le plus traduit est par exemple Gallimard, avec 29% des titres.
Le refus de traduction, «c'est de l'arrogance et de l'impérialisme, mais il y a une prise de conscience dans la nouvelle génération et un renouveau avec de petits éditeurs américains qui investissent dans la traduction du français, comme Arcade, fondé par Richard Seaver, ou David Godine à Boston», explique la sociologue.
«Aux Etats-Unis, il n'est pas mentionné sur la couverture d'un livre qu'il s'agit d'une traduction, pour ne pas effrayer les acheteurs», relève Jacqueline Lahana de l'Association des traducteurs littéraires de France (ATLF).