CYCLISME - Reportage au coeur de la course, dans l'une des voitures de l'équipe française...
Dans l’épais nuage de poussière, quelques flashs irisés. Le vert des Liquigas, le rose des Lampre. Les visages sont sales, les corps vidés.
Fabian Cancellara a avalé ce 10e secteur pavé depuis plusieurs minutes quand se pointe un maillot bleu. Un Bbox, hagard, complètement exténué. Clignotant à droite,
Damien Gaudin ne peut plus continuer. «J’ai le bide déchiré… J’ai pas arrêté de vomir.» Jusqu’au vélodrome, le jeune coureur français restera au côté de Blaise Chauvière,
l’un des directeurs sportifs des Bbox engagés dimanche sur Paris-Roubaix.
L’homme est là pour le réconforter. «C’est pas grave mon Damien, c’était pas ton jour. Maintenant, pense au Giro. T’as repéré quelques étapes?» Il en faut un peu plus pour effacer la déception du gaillard, arrêté quatre fois sur crevaisons et contraint de retourner les tripes pour recoller au peloton. L’enfer du Nord, il peut dire qu’il sait maintenant ce que c’est. Une course à part, où les chutes et les changements de roues sont plus fréquents qu’ailleurs. «C’est pour cela que le rôle des assistants est plus important ici qu’ailleurs», note Chauvière,
ancien pro à la Mutuelle de Seine et Marne, à la fin des années 90. Sur chaque secteur pavé, les bidons ont aussi tendance à voler. «Ils ne résistent pas aux vibrations».
Pied au plancher dans les champs
Pendant toute la journée, il faut donc ravitailler. Attendre les coureurs aux endroits stratégiques, le nez dans la poussière. Le plus souvent au milieu des drapeaux flamands, des chaises roulantes et des survet’ du
RC Lens. Puis tenter de glisser un bidon à la volée, avant de foncer vers un autre secteur pavé. Dans ce cas, le chemin est direct.
On quitte la course pour filer à travers champs, parfois à contresens. Et mieux vaut avoir fait une initiation au rallye. «Alors, c’est du sport, hein, Paris-Roubaix… Il faut qu’on coupe en permanence, on n’a pas le choix. Les coureurs doivent savoir qu’on est là pour les aider.»
Au total, l’adjoint de
Dominique Arnould, le patron de l’équipe sur les classiques, a couvert six secteurs pavés. Des terrains particulièrement cabossés, à faire passer n’importe quel tronçon goudronné pour du velours. La pratique est appliquée par toutes les équipes. A la sortie de Trois-Ville, le premier secteur de la journée, les porteurs d’eau voisins s’appellent Erik Zabel et Rolf Aldag,
deux anciennes gloires de Telekom, aujourd’hui au chevet des coureurs de HTC-Colombia. Parfois, ce sont même des supporters qui s’y collent. Dans l’Enfer du Nord, il n’y a jamais assez de petites mains pour aider.
Les malheurs de Bonnet
«Si on pouvait, on serait partout», piaffe Chauvière, miné lorsque sa radio se met à hurler: «Oui-Oui a crevé, Oui-Oui a crevé». C’est William Bonnet qui roule à plat. Et personne pour l’aider. Le leader de l’équipe, 10 du Tour des Flandres la semaine passée, s’est arrêté
au cœur de la Trouée d’Arenberg, le secteur mythique de Paris-Roubaix, mais aussi le plus redouté. Sur le toit de sa voiture, l’adjoint porte le deuxième vélo du coureur désemparé. Sauf qu’il l’attend quelques kilomètres plus loin, à la sortie du prochain secteur pavé. «Pfff… C’est pas vrai. Voilà pourquoi c’est une course spéciale. On n’a pas chance sur ce coup-là..» A croire qu’il en faut beaucoup pour aller loin dans Paris-Roubaix.
Romain Scotto