TEMOIGNAGES - Trois Haïtiens racontent leur quotidien, une semaine après le séisme…
«Beaucoup cherchent encore des survivants»
Jessie Nicolas, à Pétionville (banlieue de Port-au-Prince), présidente de la fondation Sauvons un pays
«Chaque jour il y a encore des départs vers la province, vers l’international... Mais de nombreuses personnes restent. Dans la rue, beaucoup sont encore sous le choc, cherchent des parents sous les décombres. Par exemple, lundi, après six jours de recherches, nous avons retrouvé le corps de notre nièce dans une école du centre-ville.
Personne n’habite chez soi. Parce que les gens n’ont plus de maison, et parce qu’ils ont peur: nous ressentions des secousses sismiques jusqu’à lundi. Le gros souci, c’est que les places publiques sont remplies de monde, les gens ont dressé des sortes de tentes. Dès qu’il y a un morceau de terre non occupé, comme un stade, un terrain de foot, la population s’y met. Mais, par manque d’organisation, ils font leur besoin sur place, ce qui contamine complètement les zones, et peut causer des maladies graves.»
«Les gens se réunissent pour boire un petit grog»
Johny Augustin, à Port-au-Prince, étudiant en économie
«A Port-au-Prince, en ce moment, rien n’est normal. C’est vraiment catastrophique. Vous allez trouver des Haïtiens qui pleurent, qui n’arrivent pas à croire qu’ils ont vraiment perdu un membre de leur famille. Si vous rencontrez chaque Haïtien individuellement vous savez que quelque chose de grave est arrivé. Mais si vous allez dans les rues de la ville, vous voyez qu’il y a plus d’espoir que de désespoir. Les gens se réunissent pour se consoler, pour discuter, pour boire un petit “grog”… Imaginez, ces gens désespérés qui se donnent des accolades, qui prennent du plaisir à manger. C’est comme dans un film. Ils rencontrent les amis, les anciens. des groupes se forment. Tout le monde se parle, alors qu’avant le tremblement, il y avait un manque de solidarité entre Noirs et
“Mûlatres”.
En même temps, tout le monde se culpabilise. Les gens se disent que s’ils en sont là aujourd’hui, c’est à cause de leurs péchés, de leur comportement. Alors on prie, on demande à Dieu pardon, on implore sa pitié…»
«Le problème, c’est le cash»
Patrice Talleyrand, à Cayes-Jacmel (sud d'Haïti), de la fondation Le Mabouya
«Ici, les magasins commencent à rouvrir, timidement. Mais on manque encore de tout. Dans la rue, les gens passent tout leur temps à chercher de la nourriture, de l’eau, et de l’essence. Le problème, c’est le cash, il se fait très rare. L’argent se vend cher. La monnaie locale est rare, et ceux qui ont de l'argent en cash possèdent surtout des dollars américains. Le taux avant la catastrophe était de 8 pour un. Maintenant il est à 500 pour un.
Si on a de l’argent, on peut se procurer de l’eau et de la nourriture auprès de marchands. Mais les prix ont flambé. Par exemple, le prix de l’eau a subi une augmentation de 2.000 %. L’essence n’a pas augmenté à la pompe, mais les files d’attente sont tellement longues qu’elle est revendue très cher, avec une augmentation de 3 à 400%.
Il y a des attaques. Ici, nous avons 300 prisonniers évadés. Et déjà, certains prisonniers de Port-au-Prince en fuite sont arrivés ici. Mais dans ma ville, il y avait 4 policiers pour 30.000 habitants, donc nous sommes habitué a contrôler la situation nous-même. Heureusement 500 “marines” canadiens sont arrivés lundi.»
Tiffany Blandin