Mondiaux de Berlin: les blancs savent-ils courir?

Publié le 13 août 2009.

ATHLETISME - Après avoir claqué 10’’04 cet été, le Français Christophe Lemaitre pourrait être le premier blanc à passer sous les 10 secondes...

C’est l’une des curiosités de ces Mondiaux: Christophe Lemaitre sera-t-il le premier blanc à descendre sous les 10 secondes? En frôlant la barrière mythique (10’’04 aux championnats d’Europe junior), le jeune Français a involontairement rappelé un fait de l’athlétisme moderne: sur les 69 hommes à avoir été flashés en moins de 10 secondes, aucun n’était blanc. De quoi enflammer le café du commerce… «Il n’y pas de fibre musculaire blanche ou noire, explique Jacques Piasenta, célèbre entraîneur d’athlétisme. Il y a eu de grands sprinteurs blancs qui ont approché la barre des 10 secondes. Souvenez-vous l'Américain Morrow ou encore l’Italien Mennea…»

 

Pas faux. En 1956, le grand sprinter Bobby Morrow (1, 90 m) réalise le triplé 100 m, 200 m 4X100 m aux Jeux de Melbourne. La flèche blonde du Texas claque 10''5 secondes en finale. A la fin des années 70,  l'Italien Pietro Mennea réalise 10''01 en altitude. Pietro Mennea. Idem pour le Soviétique Valeriy Borzov, champion d’Europe chronométré en 10 secondes. Des exceptions. Depuis les précurseurs noirs Robert «Bullet Hayes (premier homme à être descendu officieusement sous les 10 secondes au début des années 60) et surtout Jim Hine (9’’9, premier homme sous les 10 aux championnats des USA le 20 juin 1968), la bataille sous les 10 secondes a toujours été une histoire de noirs.

 

Premier 100 m en moins de 10 secondes à Sacramento le 20 juin 1968:

 

Finale du 100 m de Mexico en 1968. Jim Hines en  9’’95. La première finale des JO sans blanc au départ…


 

 

Un phénomène culturel

De Hitler en 1936 à Le Pen dans un discours en 1996 (la déclaration du leader du Front est à lire ici. Elle a été exhumée dans l'excellent documentaire d'Envoyé Spécial: Le Pen dans le texte diffusé en 1997), les performances noires dans le sport sont régulièrement récupérées par l’extrême droite pour justifier les différences raciales. Une opinion réfutée par le milieu de l’athlétisme. «Le sprint n’est qu’une question d’entraînement. En France, comme dans d’autres pays développés, les blancs se sont peu à peu éloignés de ces sports durs. Je vois des blancs en NBA qui feraient de supers athlètes. Il se passe la même chose dans la boxe», analyse Jacques Piasenta. Sans données statistiques, impossible de savoir qui pratique quel sport mais les Antilles françaises (Jean-Charles Trouabal, Christine Aron, Marie-Jo Pérec…) ainsi que les banlieues (Ronald Pognon, Ladji Doucouré…) sont les deux viviers de l’athlétisme français. «Ce phénomène remonte à plusieurs années. Difficile de répondre à cette question mais c’est vrai que les blancs ont maintenant tendance à pratiquer des activités plus rémunératrices comme le foot ou le tennis», explique le médecin de l’équipe de France d’Athlétisme, Jean-Michel Serra. Avant de se mettre au sprint tardivement (à 15 ans), Christophe Lemaitre pratiquait le rugby et le hand. Un exemple parmi tant d’autres.

 

Les pays africains à la rue

L’explication de la domination des blacks sur le 100 serait donc culturelle et sociétale. Mais aussi géographique et économique. Les pays africains n’ont ainsi jamais remporté une médaille d’or en sprint et ce sont les noirs des pays développés qui cartonnent. L’athlète est conditionné par son pays de naissance. «En Ethiopie, il n’y a pas un bon perchiste. Alors qu’ils crèvent la dalle, tu crois qu’ils vont s’amuser à acheter un sautoir à 10 briques. Idem pour le sprint. Les pays africains n’ont pas de bonnes pistes pour s’entraîner», lance Piasenta, ancien perchiste. Reines du sprint mondiales, les Antilles ont pu bénéficier pendant des décennies de la proximité des Etats-Unis où de nombreux athlètes vont s’entraîner. Sans oublier l’effet de mode. En Jamaïque, la fédération d’athlétisme a connu un boum spectaculaire depuis l’avénement d’Asafa Powell et d’Usain Bolt.

 

Et le corps dans tout ça? «En fait, en matière de sprint, il ne faut pas non plus  nier les critères physiologiques. Ils ne dépendent pas de la couleur de la peau mais des individus. Christophe Lemaitre est un sprinter moderne. Il a de grands segments (de grandes jambes, il mesure 1,92m, ndlr) comme Bolt», résume Jean-Michel Serra. Au bout d’un an d’entraînement, le jeune Lemaître était champion de France de sa catégorie. Le talent sans doute. «En fait, en athlétisme, le seul muscle qui compte, c’est celui que l’on a entre les deux oreilles», conclut Piasenta.

M. Go.
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