REPORTAGE - Les familles des victimes accusent les autorités du pays d'avoir autorisé Yemenia à poser ses avions sur l'île...
De notre envoyée spéciale à Moroni
«Allô, salaam, quel est votre nom?» A la cellule de crise mise en place pour les familles des disparus à Moroni, aux Comores, le téléphone sonne sans discontinuer. A l’entrée, une jeune femme à la tête recouverte d’un voile répond à tous, un par un. Depuis le crash de l’Airbus A310, une dizaine d’employés ont investi les locaux de l’ancien Office national d’importation de riz pour accueillir les proches des victimes.
Le lieutenant Abdallah Ibrahim, directeur de l’enquête sur le crash, reçoit les visiteurs dans une petite pièce aux murs délabrés, stylo en main. «Les familles nous donnent leur adresse, les noms des proches qui étaient dans l’avion, leur nationalité, puis on leur donne un numéro vert pour qu’elles puissent prendre des nouvelles». A tous, il leur demande de ramener des photos des disparus pour pouvoir les identifier. Sur l’une d’elles, un homme porte fièrement son fils. Sur celle d’après, l’enfant est blotti dans les bras de sa mère. Aucun des trois membres de cette famille n’a été retrouvé jusqu’à présent.
Mince espoir
«Quand elles arrivent, les familles réussissent malgré tout à supporter le choc. Elles arrivent à s’exprimer, on dirait qu’elles gardent espoir», explique le lieutenant. Lui est moins optimiste. «Ce n’est pas du tout musulman de ne plus avoir d’espoir, mais là, cet espoir est trop mince.» Lui-même a perdu son chef dans le crash de l’Airbus. Et il était déjà là, en 1996, quand un avion d’une compagnie éthiopienne s’était écrasé sur l’île. Depuis, il a compris qu’il ne pouvait pas faire grand-chose. «On doit faire une enquête, bien sûr, comme les autres pays, mais au fond de nos cœurs, il faut reconnaître que c’est le destin de Dieu. Alhamdoulillah!»
A l’extérieur du bâtiment, où patientent des dizaines de familles de disparus sous un soleil de plomb, Standra fait le même constat. «Mon frère était dans l’avion. J’en ai eu la confirmation tout à l’heure en voyant la liste des passagers. Je suis musulman. On retrouvera peut-être son cadavre, ou alors on le retrouvera vivant. Inch’allah!».
«Le gouvernement est corrompu»
«Choqué» par cette nouvelle, il l’est plus encore par l’attitude des autorités comoriennes. «Le gouvernement est corrompu. Il a accepté que Yemenia continue de faire des vols jusqu’ici alors que l’Union européenne a blacklisté ses avions. Comment est-ce possible?» Il se dit prêt à porter plainte contre les autorités, en particulier le ministre du Tourisme, alerté par la diaspora comorienne sur la vétusté de certains avions de la compagnie, mais qui n’a «rien fait» depuis. Standra connaissait bien la compagnie. En 2004, il avait voyagé avec elle pour venir aux Comores. Ce fut la première et la dernière fois. «Des gouttes d’eau nous tombaient dessus. Il y a avait des fuites partout, et on était traités comme des chiens. J’ai juré de ne jamais revoler avec Yemenia jusqu’à ma vie éternelle». La vingtaine d’habitants venus l’entourer spontanément approuvent.
«Rien ne me ramènera ma soeur»
Nassuf, lui, reste en retrait, avec ses amis venus pour le soutenir. Accablé par la disparition de sa petite sœur, ce jeune Marseillais cherche ses mots pour décrire la gifle qu’il vient de recevoir. «Ma soeur avait 23 ans, elle était fragile… Moi j’avais pris un autre vol parce que je savais que Yemenia était dangereuse. Je le fais depuis des années, au cas où... Mais elle, elle n’avait pas assez d’argent pour se payer un billet sur une autre compagnie». Il attend aujourd’hui de ses nouvelles, et se raccroche à l’espoir de la retrouver vivante, comme ce fut le cas pour Bahia, l’adolescente miraculée. Sans trop y croire. Lui aussi en veut aux autorités. Lui aussi attend «des réponses» sur ce qui s’est passé. Lui aussi redoute qu’on leur «cache des choses». Mais quelles que soient les conclusions, «rien ne me ramènera ma sœur», souffle-t-il.
A l’image des familles regroupées autour de la cellule de crise, les habitants sont aujourd’hui tous solidaires. «Pour un petit pays comme le nôtre, c’est une catastrophe partagée. Dans chaque village il y a un deuil», lâche Abdallah Ibrahim. Sur l’île, la saison des mariages devait commencer. La fête devrait laisser la place au deuil pendant 40 jours, comme le veut la tradition musulmane. Le lieutenant l’assure: «Il faut oublier tout cela. Vraiment, rien de valeur ne se fera cette année».
De notre envoyée spéciale, Faustine Vincent