INTERVIEW - Philippe Lemoine, président du Forum d'Action Modernités, organise un débat, ce mercredi à 19h, sur l'infantilisation de la société, au Théâtre du Rond-Point, à Paris...
Comment vous est venue l’idée de faire une conférence sur ce thème, l’infantilisation de la société?
C’est un sujet intrigant et paradoxal. Les jeunes générations ne sont pas à la fête tandis que les baby-boomers trustent les places. Il y a deux mouvements contraires: d’un côté, l’enfant est valorisé, au point qu’on appelle certains adultes des «adulescents» (ceux qui, passés 30 ans, restent nostalgiques de certains aspects de leur enfance, ndlr). De l’autre côté, les mineurs sont de plus en responsabilisés, avec un projet de code pénal pour les moins de 18 ans, etc. Comme si on voulait évacuer plus vite la période bénie de l’innocence.
Vous dites que «la figure de l’ordinateur est remplacée par celle de l’infans, cet être qui va du bébé à l’ado». Comment cela?
L’infantilisation de la société répond à un débat apparu il y a trente ans sur... l’informatisation de la société. Turing dit que si l’ordinateur est d’une intelligence supérieure à celle de l’homme, c’est parce qu’il est non-sexué. Or l’enfant ou l’ado est dans une phase de pré identité sexuelle. On est ainsi passé d’une interrogation sur la technologie à une interrogation sur l’humain et son ambiguïté.
Au cours de votre conférence, vous parlez de Big Brother, un Big Brother qui dit que «fumer tue», «bouclez votre ceinture», etc.
L'écrivain
George Orwell a anticipé une cité où chacun contrôle son chacun. Or un réseau P2P, c'est pareil, un système de frère à frère où chacun voit ce que chacun a comme musique, film, etc. Sur le Net, on est passé d'un
Big Brother qui contrôle les fichiers informatiques à un Big Brother qui suit les internautes à la trace. Des traces que chacun laisse via le réseau mobile, le captage électronique auquel on s’expose et qui fait que l’on sait où vous êtes à tel ou tel moment.
Qu’est-ce qui a changé, dans le comportement des gens face à la technologie?
Quand ils surfent sur le Net, les internautes sont moins préoccupés par la frontière privé/public que par la différence entre un site marchand et non-marchand. Ils ne veulent pas se faire avoir par un site commercial qui se présenterait sous des airs communautaires. Ça les obsède de savoir si on va leur vendre quelque chose ou pas.
Dans ce contexte, que pensez-vous d'Hadopi?
On en parle beaucoup. Hadopi, c'est une demande des professionnels pour continuer à faire leur business. Vous savez, l'histoire du droit d'auteur n'est pas clean comme on le croit. Au Moyen Age, la Sorbonne et l'Eglise assuraient une rente aux libraires qui venaient soumettre leur texte à censure préalable. La bataille de
Beaumarchais a été pour que les artistes obtiennent une part de cette rente. Pour Hadopi, les artistes auront, une fois encore, les miettes du système qui profitent en fait aux intermédiaires (vendeurs de produits culturels, ndlr).
Recueilli par Alice Antheaume