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La nuit que le PDG de Sony France a passé dans son usine de Pontonx-sur-l’Adour

Serge Foucher, PDG de Sony France, quitte l'usine de Pontonx-sur-l'Adour le 13 mars 2009 après y avoir été retenu par les salariés
Serge Foucher, PDG de Sony France, quitte l'usine de Pontonx-sur-l'Adour le 13 mars 2009 après y avoir été retenu par les salariés/Jean-Pierre Muller AFP

SOCIAL - Retour sur le 12 mars dernier. Ce jour-là, Serge Foucher, PDG de Sony France, et son DRH, Roland Bentz, sont retenus une nuit par des salariés en colère, sur le site de l'usine de Pontonx-sur-l'Adour (Landes), où ils négocient un plan social avec les salariés...

«J’espère que vous avez pris un billet échangeable et votre brosse à dents.» Cette phrase, lancée par un salarié excédé, marque le début d’une séquestration spectaculaire.
 
Depuis des heures, les représentants du personnel de l’usine landaise de Sony et leurs dirigeants s’escriment à trouver un accord sur le plan social, lors d’une réunion du comité d’entreprise. En vain. Objectif des employés: obtenir un plan comparable à celui proposé un an plus tôt à Ribeauvillé, en Alsace, où les salariés ont obtenu de bonnes indemnités de départ.

Mais la direction ne fait aucune concession, les salariés le savent. Ils envahissent une première fois la salle de réunion, vers 16h30. Pour «montrer leur détermination». La réunion reprend. Mais les désaccords sont trop nombreux et l’échec semble inéluctable. Les salariés, à bout, reviennent. Il est 17 heures passé de quelques minutes. Ils décident de retenir les représentants de Sony. Le PDG, son DRH, et deux cadres qui choisissent de rester passeront donc la nuit dans le locaux.
 
«La fin justifiait les moyens»
 
Vite alertée, la gendarmerie de Pontonx-sur-l’Adour ne tarde pas à arriver sur les lieux. Mais les forces de l’ordre ne peuvent pas prendre l’initiative d’intervenir dans un lieu privé. Elles attendent les consignes qui doivent venir du cabinet de crise réuni à la préfecture, en contact permanent avec le PDG de Sony via son portable. «L’ambiance était très calme, bon enfant, raconte le commandant Dalongeville. Il n’y a pas eu de démonstration de force. Dans la mesure où ils n’étaient pas virulents, nous n’avions pas à l’être non plus. Ils ont toujours conversé, communiqué, dialogué sur ce qu’ils voulaient faire.»
 
Comment les salariés expliquent-ils cette séquestration pénalement répressible? « Déjà, il n’y a pas de justifications économiques à ces licenciements, en plus ils nous donnaient des indemnités de misère», explique Patrick Hachager, délégué CGT. Au début, Patrick Hachager et les autres responsables du personnel craignent les débordements. « Nous étions très inquiets, ça aurait pu arriver. Mais pour nous, la fin justifiait les moyens.»
 
«Pas de justification économique»
 
Ils sont mis au courant des risques de poursuite juridiques par plusieurs agents des Renseignements généraux présents sur place. Ils ont vu un huissier constater l’impossibilité de circuler de leurs patrons. Mais ils ne reculent pas. «Serge Foucher nous a dit qu’il avait appelé les forces de l’ordre pour qu’ils l’évacuent, il a fait de l’intox, se souvient le syndicaliste. Nous nous sommes renseignés et on nous a dit qu’il n’y avait pas d’urgence.» Conscient d’être dans une situation d’illégalité, le syndicaliste dit également avoir appelé la CGT au niveau départemental ainsi que Fiodor Rilov, l’avocat des salariés, pour des conseils juridiques. «Si les policiers avaient chargé, nous n’aurions opposé aucune résistance», explique-t-il.
 
La défense d’employés aux abois, Fiodor Rilov connaît. Il a été contacté quelques mois plus tôt par les salariés de Pontonx, qui lui ont demandé de les assister dans le cadre de l’examen d’un projet de cession. «Pour eux, explique-t-il, il n’existe pas de motifs valables à la perte de leur emploi et la reconversion du site était largement possible. J’ai la conviction qu’à aucun moment ils n’avaient anticipé leur geste, c’était une explosion de colère.»
 
Les négociations sur le sandwich au lard échouent aussi
 
Sur le site de l’usine, l’occupation s’organise. Les salariés comprennent vite qu’ils vont passer la nuit à l’usine. Certains font des courses en vue de grillades. L’entrée est bloquée par du bois tombé lors de la récente tempête. Des familles entières se réunissent devant l’usine. Les salariés se relaient dans la salle de réunion où le PDG est retenu. «Il y avait tout le temps quelqu’un pour tenir le crachoir à Serge Foucher, se rappelle Patrick Hachaguer. Un salarié parlait pendant cinq minutes, puis un autre. Ils ont vidé leur sac, ont pu lui dire en face de manière plus crue ce que nous avions pu exprimer lors des réunions dans l’après-midi. Bien sûr qu’il y a eu des échanges vifs. Mais jamais impolis ou vulgaires: ils lui disaient : ‘‘C’est pas possible, vous n’avez pas le droit de faire ça, vu la situation du bassin d’emploi, on ne retrouvera pas de travail!’’»
 
A un moment, Serge Foucher cesse de parler. Les salariés le laissent parfois s’isoler dans une petite pièce sans issue pour téléphoner. Le lendemain, il se plaindra de ne pas avoir reçu de matelas ni de couverture… et de ne s’être vu proposer que du lard comme nourriture. «On lui a proposé un sandwich, mais il n’en a pas voulu», explique Patrick Hachager. Le patron de Sony en France est logé à la même enseigne que ses salariés: il ne pourra dormir que quelques instants, en s’appuyant la tête sur une table de réunion.
 
«Des procédures? Contre-productif»
 
Bernard Subsol, le maire de Pontonx-sur-l’Adour, a passé une partie de la soirée sur le site, puis est revenu au matin. A cet instant, la situation se tend un peu. L’édile raconte: «On ne savait pas si le patron accepterait de négocier. De plus, la question du lieu des discussions a fait débat: le laisserait-on sortir pour négocier ailleurs?» Finalement, les quatre dirigeants quittent l’usine vers 10 heures 30. Et la préfecture est désignée pour poursuivre les négociations.
 
Elles permettront une amélioration sensible du plan de sauvegarde de l’emploi. Aujourd’hui, les deux tiers des salariés sont au chômage partiel. A partir du 17 avril, ils pourront recevoir leur lettre de licenciement. «La violence, elle vient des employeurs, estime Patrick Hachager. On a privé Serge Foucher de sa liberté, mais on ne va pas le priver de son emploi, ni de recevoir de quoi survivre. Lui, il le fait avec nous et ça ne le dérange pas beaucoup.»
 
Sony France n’a pas engagé de poursuites. «Ce genre de procédure serait contre-productive, explique un collaborateur du patron de Sony France. La situation est déjà assez compliquée pour qu’on en rajoute. Avec les problèmes économiques et la revitalisation du site, il y a déjà beaucoup de contrainte et d’agitation.»

Alors, les séquestrations de patron, légitimes ou criminelles? Pour en débattre, cliquer ici.
Adrien Potocnjak-Vaillant (avec Mathieu Grégoire)
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