INTERVIEW - François Bancon, responsable du département exploratoire et avancé Nissan Motors. Basé au siège du constructeur au Japon, il décrypte les tendances à venir en matière automobile.
A quoi sert un bureau «exploratoire» chez un constructeur?
Nous cherchons à savoir ce qui va changer dans la vie des gens à échéance de 5 à 15 ans et quel rôle y jouera l’automobile. A l’échelle mondiale, nous tentons de trouver des dénominateurs communs pour répondre à certaines questions. Qu’est ce qu’on ne peut pas rater dans les 10 prochaines années? Que pouvons-nous proposer à ceux qui détestent l’automobile? Nous développons alors un, deux, trois ou quatre concepts par an, dont certains sont ensuite intégrés à la gamme.
En interne, certains vous disent «futurologue»?
Non, nous ne sommes pas des manipulateurs de boules de cristal. L’objectif est de savoir ce qu’il faut faire, de déterminer des tendances à moyen et long terme. Nous n’avons pas vocation à prédire, mais à prévoir les champs du possible.
Concrètement, comment procédez-vous?
Nous réalisons nos propres études sur le terrain à travers des interviews de clients et d'experts. Nous croisons les données pour établir quatre ou cinq scénarios, qui nous aident à définir ce que l'entreprise doit étudier. Cela ne signifie pas forcément que cela va arriver mais que nous devons nous y préparer. En outre, prévoir les mouvements qui affecteront notre activité est un mélange de connaissance et d'intuition avec une bonne dose de créativité.
Quelles sont les grandes tendances au niveau mondial?
En Inde, ils sont dans l’accession dans la mobilité, d’où la stratégie d’ultra low cost de Tata avec la Nano.
Selon de nombreux observateurs, l’automobile va s’organiser autour du marché chinois…
Il est clair que c’est la Chine qui va dessiner le marché de demain, d’autant qu’elle peut imposer des régulations. Il va falloir vendre des voitures au plus grand nombre. Vu la densité de la population, vont se poser des problèmes de pollution, de disponibilité d’énergie, embouteillages dans toute la Chine. Les autorités vont en toute logique décider que ne pourront entrer dans le centre des villes que les voitures «zéro émissions». Cela va peut-être même créer un marché pour le véhicule électrique. Considérant les volumes, cela aura des conséquences sur le marché mondial automobile.
Comment va évoluer le marché américain selon vous?
Depuis deux ans, les gens veulent payer leur voiture le moins cher possible, et qu’elle leur coûte le moins cher. En parallèle, on a assisté à une parano sur le prix de l’essence. Les gens se sont mis à déserter le full size [les trucks, 4x4 et SUV], qui était le créneau le plus profitable pour les constructeurs. Mais dès la crise terminée, le full size reviendra en force, c'est la représentation du rêve américain. C’est comme expliquer à un Américain qu’il doit vivre dans une maison de 100 m2. Pour lui, c’est inconcevable.
Quid de l’Europe au milieu de ces géants?
Sur le plan automobile, je vois bien notre continent s’orienter vers une politique favorisant l’électrique. Là, il y a ceux qui maîtrisent et les autres. Dans ce cadre, les Européens auront un véhicule pour le quotidien et un autre pour le week-end. Je crois par ailleurs que la voiture restera toujours le plaisir, soit le plaisir de posséder, soit de rouler, soit le plaisir d’être soi-même. L’automobile restera un achat émotionnel, et comme nous assistons à un nivellement technologique, après tout sera affaire de marketing.
Christophe Joly