INTERVIEW - Thierry Chassagne, président de Warner Music France, commente le projet de loi Création et Internet...
En tant que président d’une maison de disques comme Warner Music France, que va changer pour vous la loi Création et Internet?
On attend de cette loi qu’elle régule le marché, qu’elle donne un cadre. La musique a une valeur comme toute chose, mais cette valeur a été transférée des maisons de disques aux fournisseurs d’accès. Même s’il y a quelques années la profession a sûrement été légère, elle a aussi été rapide à réagir pour utiliser ce formidable outil qu’est internet. Et aujourd’hui, les détracteurs n’ont plus aucun argument : il y a dans le monde 9 millions de titres disponibles, il n’y a plus de mesures techniques de protection, il y a des sites d’écoute en streaming gratuits comme Deezer…
Vous voyez un nouveau modèle économique émerger du monde numérique?
Il n’y aura pas un modèle économique unique comme cela a été le cas avec le CD, mais une multitude de modèles. Celui de l’abonnement payant ou du streaming est déjà en place, d’autres vont émerger dès lors que nous aurons un cadre précis. Il faut faire des expériences, ne pas s’arc-bouter, écouter les consommateurs, et continuer ce qu’on sait faire de mieux: produire des artistes. En tant que major, je dois produire pour un public très large, de tous âges, de tous genres. Offrir du contenu varié, c’est notre métier.
Pourtant, Warner a rompu son deal avec Youtube. Vous n’y croyez plus?
Nous sommes dans le cadre d’un accord commercial. Beaucoup d’argent a été fait avec les contenus, il faut maintenant trouver le juste équilibre pour tous les ayant droits.
Les maisons de disques doivent se recentrer sur l’artistique?
Si vous demandez si nous allons signer plus d’artistes qui ont un vrai univers artistique, si nous allons faire moins de one-shot, de singles, je vous réponds oui. D’autre part la base de notre métier n’a pas changé. Dans toute la filière, celui qui prend le plus de risque, ça reste le producteur. Les tournées ne fonctionnent pas toujours, il ne faut pas croire qu’on se rattrape sur le live. Nous continuons à développer aussi et surtout des jeunes talents. Le modèle de Warner, c’est la diversification artistique.
Cette loi va-t-elle permettre d’atténuer le divorce entre l’industrie du contenu et les internautes-consommateurs?
Je n’ai jamais vraiment eu le sentiment d’un vrai divorce. On fait face effectivement à quelques internautes «hardcore qui, quoi qu’on fasse, sont toujours contre nous. Il y a aussi des artistes qui tentent de se produisent eux-mêmes, mais les résultats ne sont pas forcément au rendez-vous et c’est nier le savoir-faire des producteurs. En France, on parle des majors comme d’entreprises toutes-puissantes. Mais Warner Music aujourd’hui, c’est 133 salariés, des professionnels passionnés, des amoureux de la musique qui ne comptent pas leurs heures et dont on ne peut pas dire qu’ils sont surpayés.
Vous regrettez qu’il n’y ait pas d’unanimité politique?
Je me réjouis déjà du soutien de Jack Lang en faveur de cette loi. Les artistes sont majoritairement plutôt à gauche et ils souffrent. Si la gauche ne vote pas une loi qui protège les artistes et la création, cela créera une énorme incompréhension dans le milieu artistique.
Recueilli par David Carzon