DOCUMENT EXCLUSIF - La professeur d'anglais frappée le 13 février au lycée professionnel Jean-Rostand raconte l'agression...
«Le cours d'anglais, le vendredi, de 10h30 à 11h30, est une heure à laquelle je ne me rends jamais sereinement. Tous les vendredis, je monte les escaliers avec Sandra*,
ma collègue de VSP; et elle me souhaite systématiquement "bon courage" avant de me quitter en haut des marches pour se rendre dans sa salle de classe. L'ambiance dans le cours où je me rends varie d'une semaine sur l'autre en fonction de la présence ou l'absence de certains élèves, toujours les mêmes. Mes collègues et moi-même ne cessons de les signaler à l'administration pour des problèmes de comportement, mais ils sont, malgré tout, toujours scolarisés à cette époque déjà bien avancée de l'année.
Il faut de plus en plus de papiers, c'est comme ça.
Ce vendredi, l'ambiance était déjà électrique dans les couloirs alors que nous montions. Les CPE avaient passé leur récréation à essayer d'éteindre un fumigène que des élèves avaient allumé dans l'établissement. Il y avait de la fumée jusqu'au troisième étage, mais mes collègues et moi montions malgré tout en classe, comme si de rien n'était. Effectivement, cela n'était qu'un "petit incident" de plus, survenu le vendredi matin... c'est rien, ça! En général, l'après-midi, ça se corse! (cris, courses poursuites dans les étages pendant les cours, portes sauvagement ouvertes à coups de pieds, tables retournées, voire même cassées, menaces...)
«Mes pénibles»
Quand je suis entrée dans ma salle et que je me suis installée à mon bureau pour faire l'appel, j'ai constaté que dans ma classe également, l'ambiance n'était pas tout à fait comme d'habitude. Ces dernières semaines, j'avais eu régulièrement des absents parmi "mes pénibles" comme je les appelle (pour exclusions ou renvois temporaires notamment: Abdel*, Medhi*, Kevin* et Vincent*). Les cours étaient plus calmes. Mais ce vendredi, ils étaient bien là, tous les quatre, assis au fond de la classe (enfin, ils étaient même cinq: un autre élève prend petit à petit la mauvaise pente. Il s'appelle Abu*. Je m'étais accrochée la veille avec lui et il avait quitté mon cours dés le début de l'heure, suivi de peu par Abdel dont le comportement avait été une fois de plus exécrable); aussi j'ai préféré reporter à plus tard pendant l'heure le laborieux travail d'appel (avec code barre qui ne marche pas...). Il me fallait mettre la classe au travail au plus vite, avant que cela ne dégénère.
J'ai donc repris les documents de la veille; documents qui les avaient intéressés car cela ressemblait à un jeu (flash cards). Malgré cela, il a fallu que je recadre les choses. Abdel s'est très vite fait remarquer. Il était assis au fond de la classe à côté de Medhi, et il insultait à tour de bras ses camarades («saligauds»). Je l'ai averti que le rapport de la veille n'était pas encore sur le bureau des CPE et qu'il devait se calmer où je serais obligée de le compléter avec les incidents d'aujourd'hui. J'ai dû aussi demander à Abu de changer de place, puisqu'il venait de claquer les oreilles de son copain Amara*, assis juste devant lui. Cela fait, le cours a repris.
«Le professeur principal l'avait signalé comme "dangereux"»
Les élèves n'étaient pas comme d'habitude, ils étaient plus énervés, mais ils participaient, et c'était l'essentiel pour moi, même si quelque chose me dérangeait. Deux élèves restaient muets: Medhi et Kevin. Medhi me fixait, mais je préférai ne pas faire cas. Le reprendre aurait envenimé la situation (leur conseil de classe avait eu lieu le mardi soir, j'avais remis un rapport sur son comportement lors de mon dernier cours en sa présence le jeudi précédent - il devait passer en commission. Le professeur principal l'avait signalé comme "dangereux". Il était sans doute énervé et je pouvais le comprendre. Il ne me semblait donc pas nécessaire de remettre de l'huile sur le feu).
Kevin, quant à lui, était déjà passé en CED et observait un certain mutisme depuis deux bonnes semaines déjà. Il ne travaillait plus du tout, mais au conseil de classe, on nous avait demandé de le laisser. Il ne posait plus de problème (de comportement - extrêmement imprévisible, agressif, limite caractériel), c'était déjà bien! Le reste se ferait peut-être par la suite... Cela m'avait énormément dérangé lors du conseil de classe, mais l'on m'avait fait comprendre que c'était mieux ainsi... qu'il fallait lui laisser du temps... Moi, je me méfiais de ce gamin. Je me demandais ce qui pouvait bien lui passer par la tête lorsqu'il se "posait" ainsi dans ma salle de cours... quels étaient ses sentiments?...simple ennui ou colère?...
«J’allais avoir un bébé, il ne pouvait rien m’arriver...»
Quand il a fallu que les élèves passent à la trace écrite, j'avoue, j'ai eu comme une appréhension. Cela faisait plus de quatre ans que cela ne m'étais pas arrivé. Il fallait que je me retourne pour écrire au tableau, et pour la première fois depuis des mois, j'ai pensé à ce qu'il pouvait se passer dans mon dos (jet d'objets ou déplacements d'élèves). J'ai pris sur moi pour poursuivre mon travail comme si de rien n'était, mais quelque chose me dérangeait à nouveau. Avec le recul que j'ai maintenant, je commence à comprendre... tout était réuni ce matin là pour que je reste sur mes gardes, mais je me suis refusée à le voir, je crois... J’allais avoir un bébé, il ne pouvait rien m’arriver… c’était ridicule…
Quand les élèves ont eu fini de recopier les informations au tableau, je leur ai distribué un exercice de vocabulaire. C'était l'exercice qui devait me permettre de m'installer cinq minutes à mon bureau pour faire l'appel. Mais une fois les documents distribués, l'agitation était telle, qu'il a fallu que je me lève à nouveau pour passer dans les rangs. C'est étrange, mais là encore, il a fallu que je prenne sur moi. J'avais comme une appréhension. Ce qui m'a apaisée, c'est de voir qu'effectivement, lorsque je m'occupais d'eux, ils se calmaient... Vincent parlait beaucoup, mais il travaillait... Abdel avait écrit deux mots sur sa feuille, histoire de dire qu'il travaillait... Medhi et Kevin attendaient que le temps passe... sans rien dire... c'était étrange d'ailleurs... ces deux élèves étaient très bavards en temps normal...
«Je ne voyais que ces yeux»
Je suis allée voir Kevin, pour lui demander pourquoi il ne travaillait pas... Il était malade, m'a-t-il répondu... je lui ai donc proposé de se rendre à l'infirmerie... il avait les yeux très brillants... mais il a refusé. Il m'a dit qu'il attendrait onze heures trente... J'ai eu un temps d'arrêt... sa réponse m'étonnait... à plusieurs reprises il avait prétexté une douleur pour se rendre à l'infirmerie (mal à la tête, mal au ventre...), c'était "sa" solution pour ne pas assister aux cours.
Une fois, à défaut d'excuse valable, il avait même réussi à ce que je le mette dehors parce qu'il avait passé vingt minutes (c'est très long!) à m'interrompre pour me demander l'autorisation de sortir de cours pour "aller faire pipi" alors qu'il revenait de récréation... trouver une excuse pour sortir de mon cours, c'était son truc! Mais pas ce vendredi... non... il attendrait... onze heure trente...
J'ai refait un tour dans les rangs. Il était déjà presque onze heures vingt. Mon appel attendrait la fin de l'heure que la classe soit terminée, tant pis... Je m'occupais d'élèves, quand je me suis retournée pour constater la présence d'un "intrus". En effet, un élève était entré dans ma salle de classe sans même frapper. Cela arrivait assez régulièrement dans l'année, je ne me suis pas inquiétée, il repartirait dés que je lui poserai une question, comme d'habitude... Il faisait environ ma taille, portait un jean, je crois, et une veste sport, type anorak, qu'il avait bien pris soin de fermer. Il avait une sorte de turban avec un motif pied de poule qui lui cachait tout le visage. Je ne voyais que ces yeux. Il avait neigé, il faisait froid dehors, je ne me suis pas inquiétée. C'était encore un élève qui ne respectait pas le règlement concernant les couvre-chefs, c'est tout.
«J'ai protégé mon ventre, je pensais recevoir d’autres coups»
Je me suis avancée vers lui pour demander ce qu'il voulait, mais c'est lui qui m'a questionnée le premier: Madame X? Les élèves se sont tus. Sa voix était jeune, et dans le ton, j'ai eu comme l'impression que quelque chose l'amusait, que ça n'était pas sérieux, comme s'il jouait un rôle. Il semblait se forcer à me fixer comme pour ne pas perdre le fil, pour ne pas être déconcentré... par d'autres, j'imagine... qu'il connaissait sans doute, et qui le connaissaient... Je n'ai pas eu peur, je n'ai pas compris, ça ne pouvait pas être sérieux de toute façon, j'ai répondu "oui". Il s'est alors avancé vers moi, et j'ai senti un premier coup de poing sur mon visage, puis un second qui a fait voler mes lunettes et m'a fait perdre l'équilibre. En tombant, j'ai vu la table, et j'ai pensé au bébé. Je l'ai évitée. Ma tête a cogné par terre. J'ai protégé mon ventre, je pensais recevoir d’autres coups. Mais non, c'était fini. Il était parti, enfin, je crois. Je n'ai rien vu.
Les élèves s'agitaient autour de moi. Je me suis relevée. J'ai fondu en larmes. Certains élèves sont sortis pour aller chercher de l'aide, d'autres sont restés autour de moi... je me sentais perdue... je ne comprenais pas ce qu'il venait de se passer... j'ai eu l'impression qu'il s'écoulait une éternité avant de voir un adulte dans ma salle... on était vendredi: il n'y avait que trois surveillants pour mille deux cent élèves.»
M.Gr.
Tous les prénoms (*) ont été modifiés.