Après plusieurs heures d'attente, le public pénètre dans le Grand Palais avec respect, dans un silence quasi religieux. On ôte son bonnet ou son chapeau, on se recueille un instant. Puis commence le cheminement parmi les oeuvres. Parmi les 25.000 visiteurs du week-end, il n'y a pas que des acheteurs potentiels, esthètes ou même amateurs éclairés. Loin s'en faut. Didier est très impressionné et n'ose pas regarder le prix des oeuvres dans le catalogue: «De toute façon, on vient de changer le lave-vaisselle, on est à sec», précise-t-il à sa femme qui se déride. «C'est intimidant autant de belles choses», raconte Mona, qui n'a «pas l'habitude de courir les musées», mais a fait le déplacement par égard pour Yves Saint Laurent, dont les créations de haute couture l'ont «tant fait rêver».
Assez vite, la foule impressionnante de visiteurs se disperse dans les nombreux recoins de l'exposition. Et naviguent parmi les ambiances, les salons recréés quasi à l'identique, comme celui de la rue de Babylone, où se trouvait l'appartement d'YSL. Voir les pièces dans leur contexte inspire des commentaires. Myriam est «soufflée» et tape du coude sa voisine: «Houla, moi, je ne pourrais pas vivre avec ces chefs-d'oeuvre. J'aurais trop peur d'en abîmer un...» Jocelyn n'est pas d'accord: «On sent une vraie harmonie entre des pièces très différentes. Il y a un goût, comme un message transmis par l'agencement. C'est quand même dommage de séparer ses objets. S'ils pouvaient parler, je crois qu'ils diraient leur tristesse.» Outre les considérations esthétiques, la question de la motivation de Pierre Bergé est l'autre grand débat, sous la nef. Si Christian plaint «les enfants de Saint Laurent» (sic), injustement privés de leur héritage, son frère Pierre pense que les chefs-d'oeuvre devraient revenir à des musées. Brigitte voit les choses autrement: «Les musées sont déjà pleins. La beauté n'est pas réservée aux vitrines. Ces objets ont une histoire, une vie. Je trouve ça bien qu'ils puissent en connaître une nouvelle. Et tant pis si moi, je ne pourrai plus les voir parce que je n'ai pas les moyens de les acheter.»