JUSTICE - Le jugement qui débute lundi au tribunal correctionnel de Toulouse, plus de huit ans après les faits, est celui de la plus grande catastrophe industrielle de l'après-guerre en France...
La «sérénité des débats» et la «pédagogie» sont les deux priorités de la justice à l’ouverture du procès AZF. D’autant qu’à Toulouse, deux camps s’opposent : les tenants de la thèse de « l’usine poubelle » et ceux – ex-salariés en tête – qui trouvent que Total est un bouc émissaire trop parfait. Ce procès doit donc aussi convaincre que toutes les pistes autres que l’accident chimique ont été suffisamment explorées pour être refermées.
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La thèse officielle du mélange chimique explosif
L’explosion s’est produite au niveau du stock de nitrate d’ammonium déclassé (utilisé comme engrais agricole) du hangar 221 d’AZF. L’instruction a conclu qu’elle a été déclenchée par un mélange malencontreux de « quelques kilos » de DCCNa, un produit chloré également fabriqué par l’usine, avec 500 kg de nitrate d’ammonium pelletés dans une benne. Le tout aurait été déversé quinze minutes avant l’explosion sur un tas d’ammonitrate humide entreposé dans le sas du hangar. Les circuits de ces deux produits, dont la rencontre peut – dans des conditions précises qui ont été reconstituées en laboratoire – s’avérer explosive, n’auraient jamais dû se croiser. Une explication régulièrement battue en brèche par divers chimistes et à laquelle l’industriel ne croit pas car, selon lui, les conditions dans lesquelles l’expérience a été menée étaient différentes de celle du 21 septembre.
Les autres pistes
De nombreuses pistes ont été examinées pour expliquer autrement le déclenchement de l’explosion, de la chute d’une météorite aux dégagements gazeux produits par la décomposition d’un rongeur. Deux d’entre elles sont plus étayées. D’abord, celle d’un acte de malveillance, voire d’un attentat terroriste, qu’on aurait dissimulé pour raisons d’Etat. Cette théorie s’appuie sur la tenue d’un salarié sous-traitant de l’usine d’origine maghrébine décédé lors de l’explosion : il portait plusieurs caleçons comme certains islamistes radicaux lors d’attentats. Cette piste a été abandonnée car aucune substance explosive n’a été retrouvée sur place.La seconde hypothèse privilégie la survenue d’un incident électrique dans l’usine voisine d’AZF, la SNPE, qui aurait conduit à une surtension au niveau du hangar, créant les conditions de détonation.
Que risquent les prévenus?
Serge Biechlin, l’ancien directeur de l’usine, risque au pire trois ans de prison et 45 000 € d’amendes si « l’homicide involontaire » est retenu contre lui. La société Grande Paroisse devrait, elle, s’acquitter de 225 000 €. Ils sont aussi mis en examen pour « blessures involontaires » et « destructions de biens ». Les douze autres personnes mises en examen dans le dossier (des salariés de l’usine et des sous-traitants) ont finalement bénéficié d’un non-lieu, y compris le manutentionnaire soupçonné d’être à l’origine du mélange malencontreux.
Qu'en est-il des indemnisations?
Plus de 2 milliards d’indemnisations ont été versés par le groupe Total : 16 000 dossiers ont été constitués pour des dommages corporels, et 71000 pour des dégâts matériels. Au total, 99 % des dossiers ont été réglés à l’amiable, et moins de 0,3 % ont fait l’objet d’une solution judiciaire. Lors du procès, certaines parties civiles vont demander de nouveaux dommages et intérêts en réparation des préjudices subis, notamment des personnes dont la situation s’est aggravée depuis l’indemnisation. D’autres, qui n’avaient jamais constitué de dossier, se sont récemment signalées au service d’aide des victimes.
Le procès peut-il faire flop?
Etant donné la complexité des différentes pistes à évacuer ou à confirmer, ce procès-fleuve sera avant tout une bataille d’experts. Des sommités du monde de la chimie, des sismologues ou encore des électriciens sont appelés à la barre. L’enjeu, pour eux, sera d’expliquer clairement au tribunal des théories très compliquées. Même les parties civiles convaincues par l’instruction, comme l’Association des sinistrés du 21 septembre, n’écartent pas l’éventualité d’un non-lieu.
A Toulouse, Béatrice Colin et Hélène Ménal