Dans les «aspirateurs de misère» de Pointe-à-Pitre

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Publié le 19 février 2009.

GUADELOUPE - A quelques kilomètres du centre-ville, les «ghettos» s'étirent au soleil. De notre envoyée spéciale à Pointe-à-Pitre...

Avec son tee-shirt ample qui lui tombe aux genoux, un élastique retenant sa barbe touffue, Toktone, la trentaine, est un des artistes de la cité. Il est musicien, et peintre en bâtiment. Les immeubles orange, bleu et jaune fluo qui entourent la rampe d’escaliers où il traîne avec ses amis, c’est lui qui les a repeint. «Ce n’est que du maquillage, mais c’est vrai que c’est beau! C’est Mortenol nord», précise-t-il, à ne pas confondre avec Mortenol «sud». La façade de la tour qu’il indique est grise, vétuste, sinistre. Sur cent mètres, des paraboles squattent les balcons recouverts de crasse noire.

«Pas de porte de sortie»
A quelques kilomètres du centre-ville de Pointe-à-Pitre, la capitale économique de Guadeloupe, les «ghettos» s’étirent au soleil. Le terme est officiel, même le maire, Jacques Bangou, le prononce sans tabous. Il parle aussi d’«aspirateurs de misère sociale». Chômage, drogue, armes (« on trouve un flingue pour 150-200 euros, c’est pas dur!», assure Toktone), les cités n’ont pas attendu la grève et les violences actuelles pour connaître des nuits «chaudes».

En journée, l’ambiance est calme, même à la cité Henri-IV, surnommée «Washington» par les jeunes, où le syndicaliste a été tué d’une balle dans la poitrine dans la nuit de mardi à mercredi. Le quartier s’enroule autour du cimetière de la ville. Quelques palmiers se balancent au-dessus du bitume. Le taux de chômage des jeunes frôle ici les 50%. «Il n’y a pas de porte de sortie au ghetto, explique l’un d’entre eux. Tu vas en métropole faire des études, à ton retour tu as plein de diplômes, mais pas de travail. Et si tu restes ici, tu ne trouves pas plus de travail.» Sans surprise, ils soutiennent la lutte du LKP, jusqu’au bout.
   
En autarcie
A Carénage, un dédale de rues réputé chaud situé près de la marina, un gros bateau a été jeté en travers de la route pour faire barrage. Des poteaux électriques ont été abattus. Aucune voiture ne peut rentrer ni sortir depuis un mois. La cité vit en autarcie. C’est le quartier des pêcheurs, des «boosters noirs», sur lesquels circulent les jeunes voyous, et des prostituées de la rue Raspail, «les Espagnoles» qui viennent en réalité de Saint-Domingue.

Ici, pas de tours glauques, mais des cases traditionnelles en tôle rouillée par la pluie, parfois insalubres. Certaines viennent d’être brûlées, dans le cadre du programme de «décasement» lancé par la mairie. Les familles sont transférées, de gré ou de force, dans des petits immeubles HLM coquets, juste en face, avec vue sur la mer. Certaines craignent que l’esprit de «lakou», de voisinage, disparaisse. Les vieux discutent sur une place, les jeunes non loin. La vie chère, le chômage, le manque d’avenir, ici tout est décuplé. Un vieux sort de sa case. «Je vais me boire un ti-punch en attendant que Sarkozy parle.» Il soupire, l’air de ne pas y croire.
Laure de Charette, à Pointe-à-Pitre
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