Il était venu à Toulouse pour négocier les 35 heures, il risque maintenant jusqu'à trois ans de prison. Serge Biechlin était le directeur de l'usine AZF. Lundi, cet ingénieur chimiste de 64 ans, aux yeux d'un bleu intense, sera la seule personne « physique » à prendre place sur le banc des prévenus. L'autre mis en cause étant l'entité Grande- Paroisse qui est toujours son employeur.
Cet homme, dont beaucoup ont aperçu la grande silhouette d'ancien footballeur errant seule dans les décombres d'AZF dans les jours qui ont suivi l'explosion, s'est peu à peu fait extrêmement discret. Ses seules apparitions publiques ont eu lieu les 21 septembre, pour la cérémonie de commémoration des morts de l'usine. Il a bien été obligé aussi de venir une première fois devant le tribunal en décembre 2006 pour répondre d'une pollution de la Garonne survenue après l'explosion. Il a été condamné définitivement pour ce manquement.
Serge Biechlin, qui a dirigé pendant vingt ans, sans interruption, les usines chimiques du groupe, est malgré lui contraint de rester dans le circuit, puisque explique-t-il « depuis l'explosion toute mon activité concerne les conséquences de cette catastrophe ». « Il a beaucoup de pression, il s'est énormément endurci ces dernières années », remarque Patrick Timbart, le délégué régional de Total. Et à l'approche du procès, l'ex-patron n'a accordé qu'un seul entretien, à l'Agence France presse. Il y fait preuve de compassion pour toutes les victimes, mais aussi d'une combativité intacte. « L'usine que j'avais l'honneur de diriger respectait toutes les normes de sécurité et n'avait absolument rien d'une usine poubelle », dit-il.
Cet « honneur » est le signe d'une indéfectible loyauté envers le groupe pétrolier, qui a le don d'agacer. « Il fait ce que Total lui demande de faire, c'est tout », souligne Stella Bisseuil, l'avocate de l'association de familles endeuillées. « C'est un patron d'une autre époque, un mec déconnecté. J'ai toujours beaucoup d'admiration pour ceux qui désobéissent, lui, il a obéi », commente Frédéric Arrou, le président de l'association des sinistrés du 21 septembre. Mais, paradoxalement, même ce leader du camp adverse n'arrive pas à détester Serge Biechlin. « C'est quelqu'un qui a morflé, forcément traumatisé. Je ne peux pas me réjouir de ce qui lui arrive », dit-il.
Mieux, les meilleurs avocats de ce patron sont ses ex-salariés. Certains viendront lundi, « pour le soutenir ». « C'est un homme attachant victime d'une injustice. En le défendant lui, on défend aussi l'honneur des salariés », résume Jacques Mignard, l'ex délégué du personnel CGT. ■