REPORTAGE - Les habitants craignent que l'île ait du mal à se relever après un mois de grève...
Avant de quitter le bureau hier soir, Emilie, jeune cadre dans le secteur des assurances, a sauvegardé tous ses documents, au cas où… Chaque jour étant une nouvelle inconnue, avec son lot de routes coupées et de barrages mobiles, de nombreux salariés ne savent pas s’ils pourront aller travailler le lendemain.
A la veille de son trentième jour de grève, la Guadeloupe tourne à minima. C’est simple: à Pointe-à-Pitre par exemple, la capitale économique de l’île, les magasins sont fermés, les banques, les écoles, les bus ne fonctionnent pas. Seuls les panneaux municipaux s’entêtent à annoncer le recensement prochain de la population. Et ici ou là, au détour d’une rue, un vendeur de cartes postales garde sa porte ouverte. «Une centaine d’habitants est venue me dire de fermer, poliment. J’ai obtempéré, mais dès qu’ils ont disparu au coin de la rue, j’ai rouvert. C’est comme ça ici», explique Michel, un métro vivant ici depuis vingt-cinq ans. Plus grave, certaines grandes surfaces – au moins trois selon le commissariat de la capitale - ont porté plainte contre X. Cela fait un mois qu’elles n’ont presque pas pu écouler leurs marchandises.
«Entre 800 et 1.400 dépôts de bilan»
«On veut tuer l’économie de l’île», soupire Willy Angèle, responsable du Medef guadeloupéen, contacté mardi. Une manière de répondre à Elie Domota, le charismatique leader du LKP, le collectif contre l’exploitation qui mène la grève depuis le 20 janvier. Il accusait récemment le gouvernement «de vouloir tuer les Guadeloupéens». Les estimations de Willy Angèle sont affolantes: «Imaginons que la crise sociale s’arrête aujourd’hui, et que l’économie reparte à 100 % dès demain, il devrait y avoir entre 800 et 1.400 dépôts de bilan, sur 8.000 entreprises comptant des salariés. Et environ un emploi sur dix devrait être détruit dans le privé.» De nombreux salariés ont déjà reçu leur lettre de licenciement. Caroline*, salariée dans la communication à Basse-Terre, la guette au courrier. «Mon patron n’avait pas de trésorerie suffisante, alors il m’a licencié après plusieurs jours de chômage technique. Mais j’espère que ça n’est que temporaire.» Romain, 27 ans, dans l’informatique, fait partie des nombreux salariés de Jarry, la zone industrielle, «le poumon économique de la capitale», à être contraint de rester chez lui au lieu d’aller travailler. Et ce depuis neuf jours, après trois jours de congés payés forcés. «Pas de business, pas de clients, on fait comme nos concurrents, on ferme en attendant que l’activité reprenne».
Quant au tourisme, il faudra «au moins deux ans pour remonter la pente et reconstruire notre image», soupire encore Willy Angèle, après un long soupir truffé de «que voulez-vous que je vous dise?». Sur les plages, les familles se prélassent au soleil. Seulement des chaises longues sont vides. Et la route qui mène à la plage est émaillée de poubelles et de troncs d’arbres. La carte postale compte désormais quelques fissures.
* Le prénom a été changé
De notre envoyée spéciale à Pointe-à-Pitre, Laure de Charette