A la porte de la pharmacie au rideau de fer baissé à hauteur du visage, une employée en blouse blanche guette. Elle scrute la route principale du centre-ville de Pointe-à-Pitre, la capitale économique de la Guadeloupe. « On ne sait jamais ce qui peut se passer, ils peuvent débarquer à tout moment. » « Ils », ce sont les groupes de jeunes pillards apparus la nuit dernière. Dehors, les rues sont vides. Sales. Calmes. Le thermomètre indique 30 °C. On se croirait dans une ville morte.
L'île entame son 29e jour de grève générale et les barrages sont de plus en plus nombreux. Les gens restent chez eux, les volets clos. « D'habitude, ici, il faut tourner une demi-heure avant de se garer », indique l'un des rares passants, pointant le parking vide. Sur la petite place du marché, au bord de l'eau, seuls quelques vendeurs de bananes-pommes, de piments et d'oranges s'installent aux côtés de deux pêcheurs de poisson local, le « balawou ». « J'ai mis trois heures pour venir en camion jusqu'ici, au lieu de vingt minutes », explique Marius. A quelques mètres de lui, des chiens errants fouillent les poubelles pleines, délaissées par les éboueurs en grève.
L'île tourne au ralenti. Certaines liaisons Internet sont coupées, l'aéroport a été fermé pour la matinée, le Club Med est réquisitionné pour héberger les gendarmes, en pleine saison touristique. « C'est une grève juste, mais longue et fatigante », sourit Ginette. Seule animation de la journée, les meetings du LKP, le Collectif contre l'exploitation, au Palais de la Mutualité.
Pourtant, malgré les grands magasins fermés sous la contrainte des gros bras du LKP, les écoles abandonnées, les banques muettes et les bus publics à l'arrêt, la vie continue. Le système D, lui, fonctionne à plein régime. « Débrouya pa péché », rigole Marie en créole (« On trouve tout ce qu'on peut pour s'en sortir ! »). Les Guadeloupéens ont l'habitude des grèves dures, alors ils s'organisent. Des associations de professeurs bénévoles sont en train de se créer pour faire travailler les enfants, sans école depuis un mois. Roselyne, enseignante, donne des leçons tous les jours au fils de sa femme de ménage, en CE2. Les « lolos », ces petits commerces de proximité, permettent d'acheter les produits de base et de dépanner un voisin sans sucre ou sans lait. Le covoiturage s'organise pour économiser l'essence.
Emilie, une jeune « métro » arrivée sur l'île en avril dernier, raconte : « Une amie a fait la queue pendant trois heures avant de pouvoir faire le plein. Alors moi, j'ai pris le sens interdit, et j'ai foncé à la pompe me servir. » La rumeur dit que la nuit, des manifestants du LKP vont s'approvisionner en carburant, avant de bloquer l'accès au petit matin. Au CHU de Pointe-à-Pitre, le seul de l'île, William ouvre et ferme à la main la grille d'entrée. « Seuls les ambulances, les malades et leurs familles sont autorisés à entrer en voiture. » Le personnel soignant, les médecins notamment, est prié de gravir la côte finale à pied, « un symbole en signe de soutien ». Les malades sont opérés, « sauf ceux qui peuvent attendre », précise une infirmière. Il est question que les personnes hospitalisées à domicile, une vingtaine dans la capitale, soient ramenées au CHU pour éviter que leurs soignants ne se retrouvent coincés sur les routes. Malgré le « spectacle de désolation », selon un passant interrogé, la vie continue. Coûte que coûte. ■