REPORTAGE - Le quotidien au coeur d'une Guadeloupe en pleine crise...
Pointe-à-Pitre, de notre envoyée spéciale
A la porte de la pharmacie au rideau de fer baissé à hauteur du visage, une employée en blouse blanche guette. Elle scrute la route principale du centre-ville de
Pointe-à-Pitre, la capitale économique de la Guadeloupe. «On ne sait jamais ce qui peut se passer. Ils peuvent débarquer à tout moment.» «Ils», ce sont les groupes de jeunes pillards apparus dans la nuit de lundi à mardi. Dehors, les rues sont vides. Sales. Calmes. Le thermomètre annonce 30°C. On se croirait dans une ville morte. L’île entame son 26e jour de grève générale, avec des barrages de plus en plus nombreux. Les gens restent chez eux, les volets clos.
«D’habitude ici, il faut tourner une demi-heure avant de se garer», indique un des rares passants, pointant le parking vide. Sur la petite place du marché, au bord de l’eau, seuls quelques vendeurs de bananes-pommes, de piments et d’oranges s’installent au côté de deux pêcheurs de poisson local, le «balawou». «J’ai mis trois heures pour venir en camion jusqu’ici, au lieu de vingt minutes», explique Marius. A quelques mètres de lui, des chiens errants fouillent les poubelles pleines, délaissées par les éboueurs en grève. L’île tourne au ralenti. Certaines liaisons Internet sont coupées, l’aéroport a été fermé dans la matinée, le Club Med est réquisitionné pour héberger les gendarmes, en pleine saison touristique. «C’est une grève juste, mais longue et fatigante», sourit Ginette. Seule animation de la journée, les meetings du LKP, le collectif contre l’exploitation, au Palais de la Mutualité.
Système D
Pourtant, malgré les grands magasins obligés de fermer par des gros bras du LKP, les écoles abandonnées, les banques muettes et les bus publics à l’arrêt, la vie continue. Le système D, lui, fonctionne à plein régime. «Débrouya pa péché», rigole Marie en créole. «On trouve tout ce qu’on peut pour s’en sortir!» Les Guadeloupéens ont l’habitude des grèves dures, alors ils s’organisent. Des associations de professeurs bénévoles sont en train de se créer pour faire travailler les enfants, sans école depuis un mois. Roselyne, enseignante, donne des leçons tous les jours au fils de sa femme de ménage, en CE2.
Les «lolos», ces petits commerces de proximité, permettent d’acheter les produits de base, et de dépanner un voisin sans sucre ou lait. Le covoiturage s’organise pour économiser l’essence. Emilie, une jeune métro arrivée sur l’île en avril dernier, raconte: «Une amie a fait la queue pendant trois heures avant de pouvoir faire le plein. Alors moi, j’ai pris le sens interdit, et j’ai foncé à la pompe me servir.» La rumeur dit que la nuit, des manifestants du LKP vont s’approvisionner en carburant, avant de bloquer l’accès au petit matin.
Les soins s'organisent
Au CHU de Pointe-à-Pitre, le seul de l’île, William ouvre et ferme à la main la grille d’entrée blanche. «Seuls les ambulances, les malades et leurs familles sont autorisées à entrer en voiture.» Le personnel soignant, les médecins notamment, sont priés de gravir la côte finale à pied, «un symbole en signe de soutien».
Les malades sont opérés, «sauf ceux qui peuvent attendre», précise une infirmière. Il est question que les personnes hospitalisées à domicile, une vingtaine dans la capitale, soient ramenées au CHU pour éviter que leurs soignants se retrouvent coincés sur les routes. Malgré le «spectacle de désolation», selon un passant interrogé, la vie continue. Coûte que coûte.
Laure de Charette