«Beaucoup de Guadeloupéens ont fait le deuil de l'équité dans la République française»

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Publié le 13 février 2009.

INTERVIEW - Alors que la Guadeloupe est entrée dans sa quatrième semaine de grève générale, Patricia Braflan-Trobo, directrice d'ANPE et doctorante en sciences politiques, nous explique les dessous d’un conflit...

Point-à-Pitre, ville morte. Depuis sa résidence dans la sous-préfecture, Patricia Braflan-Trobo prépare le déjeuner. «Malgré la grève, on n’a pas de problème pour trouver des produits. Des marchés informels se sont créés un peu partout, les petits fermiers arrivent enfin à écouler leurs produits, pour le plus grand bonheur des consommateurs. Et puis on s’entraide entre voisins.» Mais la mère de famille de 42 ans laisse rapidement la place à ses deux casquettes professionnelles (directrice ANPE et chercheuse en sciences politiques). Et pour 20minutes.fr, cette observatrice de premier rang de la vie sociale locale explique les dessous d’un conflit.

Vous êtes surpris de la longueur de ce conflit?
Oui, vraiment. Personne ne s’attendait à ça quand une journée de grève générale a été fixée au 20 janvier dernier. On a l’impression aujourd’hui que l’Etat et les élus locaux ont laissé une mauvaise herbe grandir pendant des années, et qu’ils ne peuvent plus en venir à bout.

C’est-à-dire?
Ce conflit a vu remonter une plate-forme de revendications comprenant près de 150 points. Et beaucoup de ces problèmes sont dénoncés depuis une bonne quinzaine d’années par les syndicats, groupes politiques, associations. L’Etat a fait la sourde oreille. Et l’alchimie est finalement apparue entre tous ces mouvements, qui se sont coalisés. On peut ainsi constater combien les frontières de l’idéologie syndicale se sont effacées: la CFTC, la FSU sont aux côtés de l’UGTG, le principal syndicat avec 6.000 adhérents et 51% des voix aux dernières élections prud’homales, d’obédience nationaliste. On retrouve les Verts, la Centrale des Travailleurs Unis (CTU) qui maîtrise parfaitement les rouages des marges abyssales du patronat et sort de nombreux dossiers depuis le 20 janvier. Il y a aussi des associations culturelles parmi ces 46 organisations. C’est une véritable alchimie.

Quel est le socle de cette coalition?
Le profond sentiment d’injustice de la population d’origine africaine et indienne, majoritairement touchée par le chômage, et par la faiblesse des minimas sociaux. Il faut savoir que le RMI, les versements de la CAF sont les mêmes qu’en métropole. Alors que le coût de la vie est deux fois plus élevé. De plus la formation des jeunes est dramatique.

Et les problèmes entre patronat et salariés?
La détention des moyens de production est le second volet de la protestation. Une caste, les Blancs créoles en Guadeloupe, les Békés en Martinique, descendants des propriétaires de l’époque coloniale, détient 90% de l’économie guadeloupéenne. Alors, ce n’est pas en premier lieu une opposition de races, de nombreux Blancs pauvres font partie des protestataires. C’est d’abord une opposition de classes, mais elle se double de vrais problèmes de discrimination hérités de l’époque esclavagiste.

De la discrimination comme pour les jeunes des banlieues en métropole.
En quelque sorte. On le voit dans le recrutement et l’embauche. Une sorte de communautarisme blanc se forme dans les entreprises phares du pays. Et l’Etat ne donne pas l’exemple. Tous les services sont dirigés par des Blancs. Regardez l’équipe du préfet de Guadeloupe, vous ne verrez que des Blancs.

Cette situation est visible dans votre ANPE?
C’est une constante. Le chômage frise les 30% de la population. Mais ce qui est le plus frappant, c’est de voir tous ces jeunes noirs très diplômés qui n’arrive pas à trouver un emploi, c’est mon lot quotidien. Alors on les oriente vers des petits boulots, le McDo, les cours à domicile, en espérant qu’ils auront la chance d’être détectés. Mais on ne peut pas compter sur le réseau des chefs d’entreprise.

La Guadeloupe a une grande culture du conflit social.
L’île s’est construit dans le conflit, depuis 1635. Entre esclaves et esclavagistes, puis entre classes sociales, les questions de race et d’indépendance se superposant par dessus. On peut se souvenir de la grève des ouvriers du bâtiment en mai 1967, qui réclamait 2% d’augmentation du salaire. Il y a eu 87 morts parmi eux, l’Etat a répliqué en subodorant le complot nationaliste. Ils ont finalement obtenu une hausse de salaire de 25% après une semaine de conflit. Un an avant mai 1968. En 2002, il y a eu de grosse grève, de l’association française des banques et de l’ANPE, cela a duré trois mois. La grève des salariés de Danone en 2005 a duré un an...

Pourtant, malgré 64.000 chômeurs, la situation a tardé à exploser...
L’économie informelle a jugulé cette crise. On se débrouille, beaucoup de particuliers ont un bœuf, un porc, un potager... Ici, les gens ont une grande facilité d’adaptation.

Que pensez-vous de la volonté du gouvernement sur la résolution de cette crise?
Ecoutez, beaucoup de Guadeloupéens ont fait le deuil de l’équité dans la République française, et ça fait longtemps. Alors la venue d’Yves Jégo au bout d’onze jours, cela n’a pas été ressenti trop douloureusement. Ce qui a été le plus surprenant, c’est l’attitude des élus locaux. Ils ont regardé le problème guadeloupéen à la manière de la métropole. Ils se sont dits: «ça va s’éteindre, comme ça s’éteint traditionnellement en métropole». Victorin Lurel, le président du conseil régional PS, a tardé à prendre au sérieux la grève.

Un secrétaire d’Etat qui se déplace, mais pas de Premier ministre ou de président de la République en vue. Qu’en pensent les Guadeloupéens?
Les gens savent pertinemment que les problèmes peuvent être réglés par visioconférence, ils ne sont pas forcément attachés à la présence physique. Ce qui a choqué, c’est le manque de courtoisie d’Yves Jégo qui repart de Guadeloupe sans prévenir, alors qu’il a des réunions prévues. Cela a remobilisé les protestataires. Il faut noter que c’est le président du conseil général qui a décrété l’état d’île morte après le départ de Jégo, alors que c’est vraiment un modéré.

Combien de temps cela va-t-il durer?
Il y aura des solutions à court terme, l’Etat s’est rendu compte qu’il fallait agir. Le gouvernement a livré un signe fort en répondant par la négative aux demandes du patronat. Il se sait désormais condamné à trouver un terrain d’entente, et met la pression sur les partenaires sociaux.
Recueilli par Mathieu Grégoire

Patricia Braflan-Trobo est l'auteur de «Conflits sociaux en Guadeloupe-Histoire, identité et culture dans les grèves en Guadeloupe» (éditions l'Harmattan), paru en 2007.

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