Les personnes travaillant la nuit ou après la sortie des bureaux, cela a toujours existé, non ?
Oui, dans l'industrie notamment, avec le système des trois-huit. Mais ce qui est nouveau, c'est que les services aussi pratiquent des horaires fragmentés et décalés. Lesquels touchent surtout le bas de l'échelle sociale, et sont le plus souvent imposés. La journée de travail standard, le « nine to five » (9 h-17 h) comme disent les Anglais, se raréfie.
L'explosion des services est-elle seule responsable de cette situation ?
Il faut bien que certains produisent au moment où les autres veulent consommer. Mais le problème est accentué par la flexibilisation du travail. Les employeurs ont désormais tendance à n'avoir recours à leurs salariés que lorsqu'ils sont utiles, lors du pic d'affluence. La dérégulation du temps de travail permet de rationaliser les coûts.
Quelles sont les conséquences de ces horaires compliqués ?
Ils entraînent une forte désynchronisation dans le couple. Chez les cadres, on compte en moyenne une heure de décalage entre les deux conjoints. Chez les salariés peu qualifiés, peu rémunérés, c'est de l'ordre de cinq heures. Cela sape le lien familial.
Vivre à contre-courant, cela a un coût ?
A cause de leurs horaires « asociaux », les parents doivent parfois embaucher une nourrice pour les heures où la crèche est fermée. Certains doivent aussi acheter une voiture, faute de transports en plein milieu de la nuit.
Ces mauvaises conditions de vie et de travail sont-elles reconnues ?
Pas vraiment. En fait, chaque famille pense vivre une situation individuelle, dont il faut s'accommoder au jour le jour. Alors que c'est un problème social lié à la transformation de la société, et qui touche des millions de gens.■■Recueilli par Laure de Charette