Les portes de l’ascenseur du Venetian Hotel se referment, et deux hommes d’affaires japonais interrompent brusquement leur conversation. Une femme vient de rentrer. Perchée sur des talons vertigineux et (dés)habillée d’un mini bustier qui ne cache pas grand-chose de ses faux seins, elle ne se rend clairement pas au CES, le grand salon de l’électronique (qui s’est achevé dimanche, lire notre bilan). Non, elle va à «l’autre» conférence.
L’Adult Entertainement Expo (AEE), c’est le plus grand salon consacré à l’industrie pornographique. Parmi les 30.000 visiteurs, certains sont venus en curieux; d’autres faire du business. Kris s’enthousiasme: «C’est le plus beau jour» de sa vie. Cet étudiant, en virée à Vegas «avec des potes», a patienté plus de 30 minutes pour obtenir un autographe et poser avec son «actrice préférée». Pas Nicole Kidman ou Jessica Alba mais Sunny Lane. Kris lui voue un véritable culte: «Contrairement à beaucoup, elle est 100% naturelle. J’ai vu tous les films auxquels elle a participés (soit 108 en trois ans, selon Imdb)», explique-t-il. Va-t-il faire encadrer la photo? «Euh, non. Je suis fan mais pas fou. Mes parents me demanderaient qui c’est.»
Parmi les visiteurs, on croise presque autant de femmes que de d’hommes. Et beaucoup de couples. «On a commencé à regarder des films porno ensemble il y a un an. C’est ludique et ça a épicé notre sexualité», confient Matt et Kelly, en examinant une poupée en silicone dont la texture rappelle la jelly anglaise, en plus dense. Lui: «C’est quand même bizarre sans jambes ni bras.» Elle s’interroge: «Que ce passera-t-il si tu préfère lui faire l’amour plutôt qu’à moi?». Le prix les refroidit vite: plus de 1.500 dollars pour la version «torse» et 7.000 pour le modèle complet. En face, un exposant propose des dolls plus abordables, à 500 dollars. Mais leur morphologie se rapproche plus de Lucy l’australopithèque que d’Adriana Karembeu.
Pirates contre pirates
A voir la file qui serpente sur plusieurs dizaines de mètres, les stars de ce salon sont les filles de Pirates II (qui pastiche Pirates des Caraïbes), Jesse Jane (photo) en tête. Huit millions de dollars pour le budget d’un film X, c’est du jamais vu. Trente fois plus que Casino, la grosse production européenne de Marc Dorcel.
Joone, le réalisateur de Pirates II, l’explique dans le magazine officiel du salon: «Aujourd’hui, des amateurs peuvent faire du travail quasi pro pour pas cher. De nombreux sites de streaming (sur le principe de YouTube, ndr) proposent des contenus gratuits illégalement.»
Conséquence, le marché annuel américain de l’adult industry stagne, à 13 milliards de dollars. Les ventes de DVD auraient décroché de 20% en 2008. Mais d’autres secteurs comme les vidéos à la demande et les sextoys sont en plein boum. A l’AEE, certains gadgets n’avaient d’ailleurs rien à envier à ceux du CES: le célèbre OhMiBod (créé par une ancienne de chez Apple), ce vibromasseur dont l’intensité varie selon la musique jouée, était présenté en version sans fil.
Malgré tout, pour la première fois, l’adage voulant que le sexe soit toujours plus fort que la récession a du plomb dans le silicone. Larry Flint, mi-provoc, mi-sérieux, vient même d’aller demander au Congrès un bailout de 5 milliards de dollars pour sauver le X.
La solution, selon Joone? «Proposer un grand spectacle pour lequel les spectateurs soient prêt à payer.» Ca veut dire un gros budget, des effets spéciaux, un script plus fouillé et surtout une promotion similaire à tout blockbuster hollywoodien. Pirates II a eu droit à une première avec tapis rouge. Et même à une projection sur le campus de UCLA.
Cette débauche de moyens laisse l’ancienne actrice Ovidie, croisée au stand de French Lover TV, perplexe. «Les budgets, et ces filles refaites qui acceptent tout... Le porno américain, c’est une autre planète», soupire celle qui se définit comme une «féministe pro-sexe». Une autre planète que les deux hommes d’affaires japonais ne sont pas prêts d’oublier.