INTERVIEW - Doron Lévy, porte parole de l'Observatoire national de l'union française de la bijouterie, revient sur le casse de l'avenue Montaigne, estimé à près de 80 millions d'euros...
Porte-parole de l’Observatoire national de
l’Union française de la bijouterie, Doron Lévy revient sur
l'impressionnant braquage de la joaillerie Harry Winston perpetré jeudi après-midi, avenue Montaigne à Paris, et estimé à près de 80 millions d’euros.
Le montant du casse atteint 80 millions d’euros. C’est exceptionnel.
Oui, c'est le casse record des 25 dernières années, au moins. L'an passé,
le montant du braquage dans la même boutique Harry Winston était de 20 millions d'euros. Mais ce chiffre est un peu moins ahurissant quand on connaît l’augmentation de la spécialisation de l’action criminelle sur la très haute joaillerie. Le but des voleurs est d’optimiser les préjudices au maximum, de cibler les produits. Le braquage classique se fait en cassant au marteau les vitrines. Là, on est sur une équipe encore plus pro, et d’abord excellemment bien renseignée. Ils ont ciblé la boutique, après au moins six mois d’observation. Ils sont allés voir la même marque, les mêmes produits dans plusieurs endroits, et ils ont frappé dans le magasin le moins sécurisé.
Ils ont raflé presque tous les bijoux en vitrine...
Oui, mais ils sont surtout allés dans l'arrière-boutique avec les employés pour ouvrir les coffres, où se trouvent les pièces les plus rares. C’est là qu’on voit que ce sont des braqueurs ambitieux, ils n’ont pas risqué les assises pour 100.000 euros. Ils étaient quatre à l'intérieur, dont deux déguisés en femmes, avec probablement un chauffeur dehors. Cela a été un braquage éclair, à la fermeture du magasin, l'un des moments clés pour braquer avec l'ouverture et la pause déjeuner.
Ces braqueurs sont extrêmement audacieux?
C'est la marque des voleurs les plus pros. En 2004, des braqueurs ont dérobé 25 millions d'euros lors de la biennale de la joaillerie au Louvre... le jour où madame Raffarin était là. L'effet de surprise est fondamental pour les grands braqueurs. A Tokyo, en 2004, des braqueurs sont arrivés et repartis en vélo avec parapluie et masque à oxygène, ils se sont complètement fondus dans la foule. Et puis il y a l'audace: à
Saint-Tropez, en 2001, des voleurs serbes se sont enfuis en hors-bord après avoir braqué une bijouterie sur le port.
A Courchevel en 2003, ils se sont évanouis dans la neige après le braquage...
Qu’ont-ils pris avenue Montaigne?
Montres, bagues, parures... Ce qui les intéresse de toute façon, ce sont les pierres. Il y a tout une filière derrière, des mafias dont la pratique première est de démonter les pierres sur les produits, puis de les remonter sur d’autres bijoux. On a vu par exemple certains groupuscules associés à de grandes familles de joailliers qui organisaient un véritable marché parallèle.
On ne marque pas une pierre...
Non, surtout pas, on ne grave pas un diamant unique, pur et cher. Une pierre n'est pas marquable comme un billet de banque. Et puis elle peut être retaillée.
Cela rend le trafic beaucoup moins détectable?
Oui, surtout que les voleurs n’échangent pas forcément les pierres contre de l’argent. Il y a un véritable troc, les pierres contre de la drogue ou des voitures par exemple. C’est un marché qui se porte bien, il y a toujours des acheteurs. Et en Europe, de nombreuses places spécialisées pour le démontage/remontage.
Par exemple...
Ce savoir-faire est répandu dans les Balkans, à Anvers, Milan, Malaga, mais aussi Moscou pour ce qui est des filières européennes.
Que peut faire la police française, ou Interpol?
Derrière le développement de la filière de la très haute joaillerie, il faut noter de réels succès policiers en 2008. Deux membres des
«Pink Panthers» (une organisation criminelle internationale spécialisée dans les braquages de bijouterie et composée de voleurs serbes extrêmement audacieux, ndlr) ont par exemple été
arrêtés à Monaco le 15 octobre dernier. On constate que l’action européenne toujours mieux coordonnée. Le 28 mai 2008, la gendarmerie nationale associée à la police française ont arrêté à Gex les auteurs de braquages au Liechenstein et à Dubaï.
Que pense le monde de la bijouterie de ce braquage?
Nous sommes actuellement en pleine effervescence. La saison criminelle colle avec la saison commerciale, et les fêtes de fin d'année jusqu'à la Saint Valentin sont une grosse période...
Recueilli par Mathieu Grégoire