La récente polémique sur l'hébergement de force des sans-abri dans des centres - toujours à l'étude à Matignon selon nos informations - a mis en lumière les limites de ce type d'endroits. Certains SDF rencontrés les jugent sales et dangereux. Alcool, embrouilles, vols : ils préfèrent parfois rester sous leur tente, malgré l'humidité et la solitude du bitume. Nicolas Sarkozy a annoncé hier que 160 millions d'euros allaient être alloués à la rénovation de ces centres. 20 Minutes s'est rendu dans plusieurs d'entre eux pour voir quelles sont les conditions réelles d'accueil.
Dans le brouhaha, un homme dort, caché sous sa couverture jetable comme pour se donner l'illusion d'un peu d'intimité. Il est 18 h, nous sommes au centre de la Mie de pain, dans le 13e arrondissement de Paris. Au 1er étage du plus vieux centre de la ville, construit en 1932, cent lits superposés sont répartis en box de six ou huit places. Ici dorment jusqu'à 7 h les hommes les plus âgés et les « grands cassés ». L'immeuble peut accueillir 450 hommes. Pour une nuit ou pour dix ans. « Une usine à misère », disent certains. Au sol, du carrelage, au plafond, des néons. Les douches - six par étage - et les toilettes, parfois à la turque, sont encore propres en début de soirée. « Le ménage est fait tous les jours, on est très vigilants », assure Emmanuel Courcier, le responsable du centre.
Et les vols, la violence, les « mecs bourrés qui pissent partout » dénoncés par les sans-abri qui filent au petit matin, jurant de ne jamais remettre les pieds ici ? « On fait tout pour que les gens soient relax, qu'il y ait le minimum de tensions », corrige Emmanuel. La Mie de pain, seul centre où les SDF se présentent en direct, c'est-à-dire sans passer par le 115, affiche « plus que complet » l'hiver. « C'est mieux aujourd'hui, explique Jean, 82 ans, le doyen. Avant, les couvertures étaient lavées trois fois par mois, et les jeunes étaient mélangés avec les vieux. » Les SDF faisaient la queue dehors pour espérer avoir un repas chaud et un lit, et attraper des poux ou la gale n'était pas rare.
Direction le centre Lancry d'Emmaüs, dans le 10e arrondissement. Autre ambiance. L'immeuble, un ancien hôtel de six étages, est vétuste. L'ascenseur est en panne depuis huit ans, le chauffage capricieux, mais au moins, chacun a sa chambre et sa salle de bains, à partager avec un colocataire. Quarante personnes, dont dix-huit femmes, vivent ici 24 h/24. Fin 2007, l'abri de nuit s'est transformé en centre de stabilisation. Les personnes accueillies, sélectionnées sur dossier, peuvent désormais rester jusqu'à six mois, renouvelable une fois, le temps de trouver une meilleure solution. Au réfectoire, certains regardent la télé. « Ce n'est pas chez moi ici, c'est une étape, espère Siyad, un smicard de 29 ans arrivé en janvier. Tout le monde se connaît, se serre la main. » Bientôt, des travaux devraient être faits, et l'an prochain, chacun aura la clé de sa chambre.
Arrivée au fort de Nogent, à Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, un des sites militaires mis à disposition par le ministère de la Défense. Seules une quarantaine de personnes sont là pour 160 lits, le fort n'ayant rouvert que dimanche dernier. Les lits sont faits au carré. Couverture verte de l'armée, armoire avec cadenas, couloirs déserts : « Ici, c'est le top », sourit Bernard, 23 ans. Samedi, il dormait dans le métro. Un détour par le centre de Nanterre (Hauts-de-Seine) « où tout le monde se tape dessus, certains gars ont même des flingues », et il a atterri ici. Emmanuel, un revenant du bois de Vincennes au visage rongé par l'alcool et la détresse, vient d'arriver aussi. « Dans le bois, j'avais l'impression d'être un ver de terre. » La Bapsa (brigade d'assistance aux personnes sans abri), qui l'a ramassé, lui a promis qu'il serait libre, sans horaires contraignants. Alors il a cédé. « Je ne demande pas un confort énorme, juste un peu de chaleur et surtout, de la liberté. »