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Les délinquants indiens privés de mensonge?

Un condamné américain soumis au détecteur de mensonge de Lawrence Farwell
Un condamné américain soumis au détecteur de mensonge de Lawrence Farwell/www.brainwavescience.com

NEUROSCIENCE – Malgré les réticences des scientifiques, la justice indienne vient de valider l’utilisation d’un nouveau type de détecteurs de mensonge…

Témoins et prévenus devront-ils un jour vraiment dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité… sous peine de voir leurs mensonges ou omissions trahis par une machine scrutant leurs neurones ? C’est bien ce qu’espère le juge indien qui a accepté l’utilisation d’une telle machine dans une affaire de meurtre. Une décision que de nombreux spécialistes du cerveau contestent pour des raisons autant techniques qu’éthiques. 

 
Condamnée pour son cerveau

La décision du juge Phansalkar-Joshi remonte au 12 juin dernier, mais elle était restée relativement inaperçue en occident jusqu’à la publication d’un article dans le «New York Times» . L’affaire opposait l’Etat du Maharashtra (Inde) à Aditi Sharma, une femme de 24 ans accusée d’avoir empoisonné son fiancé à l’arsenic. Bien qu’elle nie les faits, la jeune fille a été condamnée à la prison à vie, car, selon le juge, les réactions de son cerveau révélaient une connaissance intime des circonstances du meurtre que seul le meurtrier pouvait avoir.

 
Empreintes électriques

Le dispositif utilisé pour détecter le mensonge, baptisé Brain Electrical Oscillation Signature (BEOS) test a été mis au point par le neuropsychologue indien Champadi Raman Mukundan; mais il s’inspire beaucoup d’un appareil mis au point à la fin des années 1990 par le neurologue américain Lawrence Farwell et commercialisé par la société Brain Fingerprinting Laboratories. Il s’agit d’une version élaborée d’électroencéphalogramme couplé à un logiciel de traitement du signal. Celui-ci enregistre l’activité électrique du cerveau et peut y détecter certaines oscillations électriques caractéristiques, associée au fait de voir une tête ou un objet nouveau plutôt qu’un objet connu. On présente ainsi des images ou des phrases au sujet, et l’on peut théoriquement savoir, sans que la personne prononce le moindre mot, si elle a déjà vu les objets évoqués.

 
Une première judiciaire

Dans l’affaire indienne, le cerveau de l’accusée n’a pas semblé plus réagir à des phrases comme «j’ai acheté de l’arsenic» qu’à des phrases comme «le ciel est bleu»: selon l’expert de l’accusation, cela indique qu’avoir acheté de l’arsenic est un fait aussi établi pour elle que la couleur du ciel…

 La technique inventée par Farwell avait été invoquée à deux reprises par la défense devant des juges américains pour tenter de disculper des condamnés à mort, mais c’est la première fois qu’un examen d’imagerie cérébrale est accepté comme preuve à charge dans un jugement pour meurtre, en Inde et dans le monde entier.
Et pour cause: même si de nombreux chercheurs et laboratoires utilisent depuis des années les nouvelles techniques d’exploration du cerveau à la recherche des «circuits» ou des «signatures» du mensonge, la plupart considèrent que leurs résultats reposent sur des protocoles expérimentaux trop simplifiés pour pouvoir être appliqués aux situations du monde réel.
 

Les scientifiques recommandent la prudence

 «N’oublions pas que l’une des expériences de «détection du mensonge» les plus convaincante et les plus couramment citée consiste à faire rentrer des étudiants dans un caisson IRM et leur demander de mentir sur la couleur de la carte à jouer qu’ils tiennent en main» précise à 20minutes.fr Olivier Oullier, qui enseigne la neuroéconomie à l’Université de Provence et à l’université de Boca Raton (Etats-Unis), «il est difficile de croire qu’un individu à qui l’on a explicitement demandé de mentir mobilise les même circuits cérébraux que celui qui sait que ses réponses peuvent le conduire en prison».

 

Par ailleurs, selon ce chercheur, il est désormais urgent que la communauté des neurosciences ait une réflexion plus approfondie sur les implications éthique et sociales de ses recherches. «Le sujet est chaud et bénéficie de nombreux financements, aussi, la question de savoir si les détecteurs de mensonges basés sur l’imagerie cérébrale marchent ou pas sera bientôt secondaire», conclut Oullier. «Tôt ou tard, nous devrons nous doter de comités neuroéthiques chargé d’élaborer des règles spécifiques sur ce qu’il est permis de faire ou non en neuro-imagerie appliquée au milieu médical, industriel et légal».

Yaroslav Pigenet
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