TEMOIGNAGE - Un prévenu a tué son camarade de cellule à la maison d'arrêt de Rouen. Un surveillant raconte les conditions de vie...
La maison d’arrêt de Rouen est encore sous les projecteurs. Un nouveau meurtre entre détenus, après celui de janvier 2007, a été commis ce mercredi soir. Un prévenu de 20 ans, en attente d’un procès pour meurtre, a égorgé avec des bouts de verre son camarade de cellule, incarcéré pour récidive en état d’ébriété.
Eric est surveillant de cette prison depuis sept ans, et secrétaire local de Force Ouvrière. Il est à l’accueil quand on l’appelle, prévient une dame en visite de ne pas oublier son sac. Et nous raconte dans la foulée une situation pas forcément désespérée, mais de plus en plus compliquée.
Deux prévenus dans une même cellule pour des actes si différents. C’est courant?
L’enquête du parquet de Rouen va déterminer pourquoi ils étaient ensemble. Mais ça ne me surprend pas du tout. On n’a pas beaucoup de places, pas beaucoup de cellules. L’administration doit faire des choix, et si les détenus sont d’accord, c’est ok.
Ces deux prévenus étaient donc d’accord?
Mais vous savez, les détenus ont souvent une raison pour demander à être ensemble. Parce qu’ils s’entendent bien, parce qu’ils se connaissaient un peu avant la prison ou même des raisons plus basiques: parce qu’ils ne fument pas, par exemple. La tendance aujourd’hui est la suivante: on nous demande de mettre ensemble des gens ayant le même profil…
Bref, vous faites au mieux…
Tout dépend de la place qu’on a. Parfois, nous n’avons pas vraiment le choix. A la maison d’arrêt de Rouen, il y a 350 cellules et près de 640 places, et on reçoit près de 750 détenus. Le taux d’occupation est de 130%... Il n’y a pas de numerus clausus sur la place dans les prisons. On est obligés d’accueillir des détenus de tout type, et on essaie de faire au mieux dans la cohabitation, de chercher la moins mauvaise solution. Alors quand les détenus ont des affinités, des points communs, c’est plus facile mais… les critères de décision sont nombreux et l’administration ne fait pas toujours les meilleurs choix.
Y a-il eu des avertissements concernant ces deux détenus ?
Non, pas à la connaissance des syndicats. On met toujours fin aux tensions quand on les connaît.
C’est un deuxième coup très dur pour la prison de Rouen après le meurtre de janvier 2007…
Je pense que c’est d’abord de la malchance, cela aurait pu arriver dans n’importe quelle taule… Ici, on manque de moyens et de personnel, on joue les pompiers, on essaie d’éviter le pire. On est parfaitement équipé au niveau médical, mais on est en
état de surpopulation carcérale, et il y a quinze surveillants en moins par rapport à l’organigramme normal de la prison.
On vous sent fataliste par rapport à cette situation….
C’est le genre de choses qui peut arriver,
on enferme des gens avec des passés tellement différents. Certains ont-ils leur place en prison, ou dans hôpitaux psychiatriques? Mais en HP aussi, ils manquent de place...
Vous pensez au meurtrier de janvier 2007 qui aurait aussi commis un acte de cannibalisme sur sa victime…
Oui, mais c’est compliqué, visiblement, même sur ce cas d’irresponsabilité, les experts sont partagés.
C’est de plus en plus difficile d’être surveillant de prison?
Ici on a connu quatre agressions sur le personnel depuis le début de l’été, il y en a eu quatorze à la
prison du Val-de-Reuil (Eure) pour cette même période, plus une agression personnelle la semaine dernière à Douai (Nord)… Ce n’est pas anodin. On tape sur le surveillant pour un oui ou pour un non. A Rouen, trois collègues ont récemment été amochés au point d’être transportés au CHU.
Et entre détenus?
Des bagarres de temps en temps. Mais on ressent toujours plus de violence dans les actes et les propos des détenus, ce qui est le reflet de ce qui se passe dans la société. Et la surpopulation, la promiscuité est un facteur plus qu’aggravant.
Recueilli par Mathieu Grégoire.