JUSTICE - Auditionné à l'Assemblée sur le dossier Adidas, il a joué sa partition. Sans que les questions de fond soient vraiment élaguées...
Comédie ou non, il était au bord des larmes. Bernard Tapie a livré une prestation hallucinante lors de l’audition devant la Commission des finances de l'Assemblée nationale. Cette séance de questions restera une passe d’armes mémorable entre l’ancien homme d’affaires et des députés parfois interloqués, à défaut d’avoir vraiment éclairci les méandres du dossier Adidas et de la procédure judiciaire qui a suivi.
Une bonne partie des débats est
ici. Mais ce sont le visage de chien battu de Tapie, au crépuscule des trois heures de débats, et ses derniers propos désespérés qui ont marqué les députés, au point qu’aucun d’entre eux n’osa poser de question supplémenatire après l'ultime tirade de l’ancien redresseur d’entreprises: «Vous me parlez de préjudice moral. Mais qu’est-ce que ça vous ferait si vous aviez vu votre femme passer toute sa journée à pleurer dans les chiottes, parce qu’il y avait 3.000 personnes qui fouillaient dans vos placards pour savoir quel dentifrice j’utilise.» En référence à la visite par une foule de badauds de son hôtel particulier de la rue des Saint-Pères organisée par le Crédit Lyonnais fin 1994, qui avait mis une hypothèque à exécution.
Habib : «J’ai un sentiment de dégoût, Monsieur Tapie»
Puis en s’en prenant à Bayrou: «Est-ce que je vous demande, Monsieur Bayrou, combien l’argent de votre campagne aurait pu guérir de poliomyélites?» Le député du Béarn n’avait pourtant pas été le plus vigoureux sur la question des 45 millions de dommages et intérêts perçus par Tapie en plus des indemnités économiques.
Les députés Philippe Vigier (Nouveau centre) et David Habid (SRC) avaient respectivement interpellé l’ancien ministre de Mitterrand: «Il aurait été élégant de s'arrêter à un préjudice économique, et ne pas négocier un préjudice moral» et «J’ai un sentiment de dégoût, Monsieur Tapie».
Bayrou : «Il n’a pas perdu son savoir-faire d’acteur»
A la sortie de l’audition, Bayrou répondra ironiquement: «Je suis très sensible à l’émotion, mais là, j’avais l’impression qu’elle était bien préparée. Il n’a pas perdu
son savoir-faire d’acteur. C’était un peu too much.» Avant de demander l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire, où l’on dépose sous serment pour revenir sur le fond du dossier. Fond grandement effacé par les gesticulations de Tapie, et ce malgré les nombreuses précisions demandées par le député Charles de Courson, le plus au fait du dossier Adidas.
Rappelons qu’un tribunal arbitral de trois personnes a confirmé en juillet une indemnité record de 285 millions d’euros pour Bernard Tapie, estimant que le Crédit Lyonnais était fautif. Cette somme avoisinerait les 400 millions d’euros avec les intérêts. Bernard Tapie s'est empressé de préciser que la quasi-totalité de la somme retournera à l'Etat pour éponger ses dettes. Mais selon le «Canard Enchaîné», il lui resterait au final 40 millions d'euros net... Tous ces chiffres dignes d’une cagnotte de loto ont poussé l’Assemblée nationale à demander une audition de Tapie.
Nombreuses questions en suspens
Comment en est-on arrivé à de telles sommes? Pourquoi, dans cette procédure longue de 15 ans, est-on passé de la justice ordinaire, qui devenait défavorable à Tapie, à un arbitrage et donc une justice privée? Pourquoi le Consortium de réalisation, chargé de défendre les intérêts de l'ancien Crédit Lyonnais, et Jean-François Rocchi, son président, ont-ils décidé de négocier à l’amiable avec Tapie alors qu’ils avaient la main? Y-a-t-il eu des pressions politiques sur la CDR alors que Tapie s’est rallié au candidat Sarkozy au printemps 2007? Voilà les questions clé d’une affaire à multiples facettes, doublée d’un affrontement sans pitié entre Jean Peyrevelade, ancien boss du Lyonnais, et Bernard Tapie.
«A aucun moment, strictement à aucun moment, on ne peut voir la main du pouvoir dans la décision de faire l'arbitrage», a déclaré Tapie. Il a rappelé que le recours à l'arbitrage, de préférence à la voie judiciaire classique, avait été voté «à l'unanimité» du conseil de l'EPFR (Etablissement public de financement et de restructuration), l'actionnaire à 100% du CDR.
Charles de Courson, qui siège à l'EPFR, a eu beau affirmé que «les représentants de l'Etat» avaient reçu «pour instruction de l'Etat de se prononcer en faveur de l'arbitrage», Bernard Tapie, sûr de son fait, s’est posé en victime : «Il a suffi que je gagne pour que tout le monde remette en cause le principe de l'arbitrage.»
Tapie : «A un moment donné, je dis “halte au feu”»
Il a finalement demandé qu'on mette un terme à cette affaire fleuve: «J'ai 65 ans. Cette affaire dure depuis que j'ai 50 ans et le pronostic de mes avocats est qu'elle va durer encore dix ans. A un moment donné, je dis “halte au feu”, il faut échanger le temps qui court contre une certitude de limitation du risque», a-t-il ajouté.
On aura au moins une certitude ce soir. Tapie n’est pas encore un vieillard sans défense.
V.G. et M.Gr.
L'oeil de l'Elysée
Frédéric Lefebvre, porte-parole de l'UMP et proche de Nicolas Sarkozy, était présent lors de l'audition. Il a notamment contesté le rôle de «chevalier blanc» de Jean Peyrevelade, l'ennemi de Tapie, et son «acharnement» contre l'ancien président de l'OM. Pas vraiment de quoi perturber la prestation de Tapie.