JUSTICE - Alors que le verdict a été rendu mercredi, retour sur deux mois d'un procès exceptionnel...
Pour la première fois depuis deux mois, «l'horloge hurlante» n'a pas résonné ce jeudi dans Charleville-Mézières. C'était devenu, au fil des semaines, un métronome du temps urbain comme judiciaire. Tous les jours, une heure pile avant l'audience, retentissait à travers la ville le deux-tons de l'escorte policière conduisant
Michel Fourniret et
Monique Olivier au palais de justice.
Le scénario était immuable: toutes sirènes hurlantes, le convoi composé de deux motards ouvrant la route, suivis par trois fourgons - un avec Fourniret, un avec Olivier, un vide - traversait Charleville, depuis l'antique maison d'arrêt située à côté de l'Institut de la marionnette sur la charmante place Churchill de la vieille-ville, jusqu'au tribunal. De moment exceptionnel au début pour les habitants, ce parcours était devenu une habitude que l'on remarque à peine, au fil des jours.
La justice sous chapiteau
Pendant deux mois, Charleville-Mézières, patrie de Rimbaud, a vécu au rythme de Fourniret, autre illuminé, du crime celui-là. Si, aux comptoirs des cafés ou sous les abribus, beaucoup de Carolomacériens se plaignaient d'un procès inutile et réclamaient une justice plus expéditive type guillotine, la foule était chaque jour présente pour assister au procès, prête pour entrer à faire la queue pendant plus d'une heure à l'ombre des cars régies des télévisions européennes.
Face à l'affluence, le tribunal de taille moyenne avait pris les devants, se gonflant d'un chapiteau de toile et de planches de bois branlantes, construit sur le parvis pour accueillir les spectateurs. Doté de quelque 200 places et d'un grand écran vidéo, le cinéma a souvent fait salle comble. «On aurait dû faire payer, ça aurait remboursé les frais», a plaisanté un jour un gendarme*.
Un théâtre judiciaire
Geneviève, la cinquantaine, faisait partie des fidèles. Pendant deux mois, cette mère au foyer est venue en train matin et soir de Nouzonville, commune distante d'une dizaine de kilomètres. «Je n'ai raté que les deux premiers jours», regrette-t-elle presque. Pourquoi une telle assiduité? «Pour soutenir les familles, même si je ne les connais pas, c'est symbolique. On se dit qu'on pourrait être à leur place, avec une fille ou une nièce tuée.»
Certains jours, ce cirque a pris des airs de tribunal populaire, comme après le violent réquisitoire de l'avocat général, applaudi chaudement par les spectateurs. Le public de ce théâtre judiciaire était composé en majorité de femmes d'un certain âge. «Parce qu'on est des femmes, des mères, on se sent peut-être plus concernées que les hommes par ces horreurs», estime l'un d'entre elles.
Des frites et des armes
Situé à quelques rues du tribunal, sur le parvis de l'Hôtel de ville, la baraque à frites a elle aussi mesuré le succès public du procès. «Ça nous a amené un plus en clientèle, c'est sûr, surtout au début et à la fin», raconte la patronne, entre deux spécialités locales de sandwich - au cervelas ou à la saucisse belge fricandel, 4 € pièce. La trentaine d'hôtels de Charleville-Mézières ont également affiché complet en semaine, pour loger les centaines de journalistes, ou les familles des victimes non originaires de la ville.
Mercredi soir, les CRS locaux ont enfin pu regagner leur caserne et passer à d'autres maintiens de l'ordre. Chaque jour, une compagnie entière de 80 hommes a été mobilisée pour assurer la sécurité du tribunal et de ses alentours. Sans aucun débordement notable. Un calme que ne peut pas autant revendiquer le service d'ordre du palais. En deux mois, les vigils ont saisi sur les visiteurs «un carton entier» de canifs, couteaux, crans d'arrêt, poings américains… Un arsenal de fortune clos mercredi par une corde à nœud coulant. Un voisin belge, venu spécialement pour le verdict, l'avait apportée pour «pendre Fourniret».
* Le coût total du procès a été chiffré par le ministère de la Justice à quelque 2 millions d'euros.
A Charleville-Mézières, Bastien Bonnefous