Plus garderie qu’école, la maternelle court à la catastrophe.
C’est le constat que livre Julien Dazay, inspecteur de l’Education Nationale, dans un livre sur le sujet («Il faut fermer les écoles maternelles», éd. Michalon, 14 euros). L’ouvrage, parfois considéré comme un «brûlot méprisant et abusif» a fait bondir les enseignants.
Pour faire le point sur les arguments avancés par l’auteur, 20minutes.fr a interrogé
Lucile Barberis, la présidente nationale de
l’AGEEM (Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques) et
Flora Bratz (1), institutrice en école maternelle.
«Sur six heures d’école, un élève aura reçu au total environ 65 minutes d’apprentissage», fustige Julien Dazay.
«Il n’y a pas que les activités didactiques qui permettent l’apprentissage, répond
Lucile Barberis, la présidente nationale de l’AGEEM. L’accueil le matin en classe, le «vivre ensemble» avec les autres enfants, l’écoute d’une consigne, le respect de cette consigne et même les jeux à la récré: c’est par ces activités que le petit apprend à devenir écolier. Ce n’est pas du temps perdu, cela fait partie de l’apprentissage, car on apprend aussi en jouant et en partageant.»
«Dans l’emploi du temps des enfants, tout est réfléchi pour qu’ils apprennent sans arrêt, depuis l’instant où ils arrivent à l’école jusqu’au moment où ils ressortent, reprend
Flora Batze, institutrice. Ils n’apprennent pas qu’à comprendre qu’un mot se compose de sons ni à se socialiser, mais aussi à se structurer dans le temps et dans l’espace. Le matin en arrivant, ils remplissent un calendrier en barrant le jour précédent, cela leur fait comprendre que la semaine est cyclique, que le lundi revient au bout de plusieurs jours, etc. De même, les enfants font tous les jours de la gym: c’est important pour la motricité et pour se mouvoir dans l’espace.»
«Les enfants sont gérés très souvent de manière collective (récréation, goûter…), moutonnière parfois (aller aux toilettes, sieste…). Tout cela les conduit à attendre, à passer beaucoup de temps dans l’attente», regrette Julien Dazay. Des temps perdus?
«Il y a des temps calmes mais ils sont nécessaires. Que ce soit la sieste pour les petits, ou des temps d’écoute quand la maîtresse lit des histoires, c’est pour leur permettre de mieux se concentrer, souligne
Flora Braze. Quant aux moments d’habillage/déshabillage, cela prend moins de temps quand un «grand» de 5 ans est le tuteur d’un «petit» de 3 ans. Ainsi, il l’aide, ré-explique les consignes au petit si besoin, et cela le responsabilise.»
«Aller en file comme des moutons aux toilettes, ce n’est évidemment pas le cas dans toutes les écoles, précise
Lucile Barberis. Beaucoup d’instituteurs encouragent les enfants à aller aux toilettes de façon autonome, après avoir demandé l’autorisation au maître ou à la maîtresse.»
«Il n’y a pas lieu de prendre le temps du rangement sur le temps des élèves, dénonce Julien Dazay. Une partie du personnel qui travaille dans les écoles maternelles a notamment fonction de préparer et ranger les activités. Ce sont les Atsem (agent territorial spécialisé en écoles maternelles, ndlr).»
«Encore faudrait-il qu’il y ait des Atsem dans toutes les écoles, sourit
Flora Bratze. Préparer le matériel, ranger les cahiers, les crayons, c’est leur apprendre à s’approprier l’espace et à être structuré. On sait bien que quand on range, on retrouve mieux ses affaires ensuite. Et puis, c’est du petit rangement. Ce n’est pas évidemment aux enfants que l’on va demander de nettoyer par terre ou de laver les pinceaux pleins de peinture!»
«Faut-il continuer à payer des enseignants avec minimum Bac + 5 pour s’occuper d’enfants de moins de cinq ans? Quelle différence réelle existe-t-il avec une garderie encadrée par des personnels municipaux?», s’interroge Julien Dazay.
«Il y a un intérêt économique évident pour l’Etat à déplacer la charge financière de l’école maternelle vers un service de jardin d’enfants dévolus à des éducateurs, et donc financé par la commune. Mais ce serait un retour en arrière, prévient
Lucile Barberis. L’Etat finance la scolarité des 2-6 ans depuis 1881, c’est un choix de la République. Mais un jardin d’enfants ne fait que de la garde, alors qu’une école maternelle a trois missions: éduquer, garder et enseigner.»
«C’est très politique tout cela, confirme
Flora Batze. Mais ce serait facile de muter les instituteurs qui enseignent en maternelle puisqu’ils peuvent aussi enseigner en primaire, jusqu’au CM2.»
Selon Julien Dazay, l’école maternelle creuse les inégalités, car elle ne prépare les enfants de la même façon pour le CP.
«Que les enfants n’arrivent pas au CP avec les mêmes connaissances, ce n’est pas grave, reprend
Lucile Barberis. Leur progression ne se fait pas de façon linéaire; ils passent par des phases de stagnation et parfois de retours en arrière. L’hétérogénéité en classe, c’est normal puisque chaque enfant évolue à son rythme.»
(1) Le nom et le prénom ont été changés.
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