SALON DU LIVRE - Trois questions à l'écrivain algérien Boualem Sansal sur le Salon du livre dont l'invité d'honneur est Israël…
Des Etats et éditeurs arabes ont appelé au boycott du Salon du livre qui se tiendra à Paris du 13 au 19 mars. Le point de vue de Boualem Sansal, l'un des grands écrivains algériens, qui vient de publier chez Gallimard «Le village de l'Allemand»…
Que pensez-vous du fait qu’Israël soit l’invité d’honneur du salon du livre cette année?
Chaque année, le Salon du livre de Paris met à l’honneur un pays. Cette année, c’est Israël. Il n’y a là rien que de très normal… sauf qu’il s’agit d’Israël, que les représailles dans Gaza sont des plus choquantes et que cette mise à l’honneur coïncide avec le soixantième anniversaire de la fondation d’Israël. Nous savions tous, et les autorités françaises en premier j’imagine, que cela ferait polémique et que beaucoup, notamment les pays arabes, seraient amenés à boycotter la manifestation. Si quelqu’un, Nicolas Sarkozy ou un autre, avait voulu une crise de plus, c’est bien comme ça qu’il fallait faire. Celle-là ne sert personne, ni la France, ni Israël, ni les Palestiniens. De tous les côtés, il y a des gens en colère.
Que pensez-vous de ces appels au boycott? Y êtes-vous favorable ou au contraire, les dénoncez-vous?
D’une manière générale, je suis contre le boycott. La meilleure façon de régler les problèmes n’est pas de leur tourner le dos mais de les affronter. Un Salon du livre comme celui de Paris est un endroit idéal pour débattre, interpeller, dénoncer, expliquer, en prenant le monde à témoin. Au lieu de cela, on va bouder dans son coin. Israël va l’avoir pour lui seul et dire ce qu’il veut sans risque d’être contredit, du moins par les Arabes.
Les appels (officiels et officieux) au boycott que l’on entend ici et là dans certains pays arabes me paraissent des plus suspects. On sait le niveau de tension qui règne dans la plupart de ces pays.
Comme en Algérie…
La marmite n’est pas loin d’exploser, surtout si Abdelaziz Bouteflika maintient son plan de violer la constitution pour s’offrir un nouveau mandat. Le boycott procède de la même sempiternelle démarche, la diversion, la manipulation, la mise en scène. J’y vois aussi un geste pour complaire aux islamistes, de plus en plus arrogants, de plus en plus exigeants, à mesure que s’accroît le mécontentement populaire. La démarche transparente et efficace aurait été d’organiser un débat public avant de décider, je ne sais à quel niveau et par quel canal, que le pays tout entier boycotte le Salon de Paris.
Après la publication de votre livre «Le village allemand» dont le sujet inédit dans la littérature arabe n’est pas Israël mais la Shoah, un sujet politique s’y rattachant indirectement, allez-vous intervenir dans la polémique?
Je ne vais participer à aucune polémique. Je vais au Salon du livre pour acheter des livres, parler des miens avec ceux que ça intéresse, rencontrer des amis. Mon dernier roman traite de la Shoah et pourrait effectivement être au centre d’une polémique. Je ne la fuirais pas, j’assume ce que j’écris. La Shoah concerne toute l’humanité, pas seulement les juifs. Les liens que le nazisme a pu établir avec l’islamisme dans les années 30 et 40, la présence dans les pays arabes d’un courant de sympathie pour l’Allemagne nazie, la fuite des officiers nazis vers les pays arabes, le développement de l’islamisme souvent teinté de néonazisme dans certaines banlieues françaises, sont, me semble-t-il, des sujets que nous avons tous besoin de connaître et d’approfondir.
Propos recueillis par Alexandre Sulzer