Avant-hier, il riait et chantait encore, mais une rupture d'anévrisme a mis fin, hier, à quatre-vingt-dix années d'une vie riche, dont soixante-quatorze passées au service de la chanson. Ses talents de fantaisiste, ses tubes rigolos, de Zorro est arrivé à Juanita banana, et son légendaire rire de baleine ont parfois fait oublier qu'Henri Salvador a grandi et enrichi la chanson française. En 1956, il chante les premiers morceaux de rock'n'roll français. L'année suivante, il « invente » la bossa-nova (c'est Tom Jobim qui le dit), avec la chanson Dans mon île. Dans les années 1960 et 1970, il aide sa première famille musicale, les jazzmen, terrorisée par la vague yéyé, a intégrer les orchestres de variétés. Sa carrière fut donc à la fois longue et très variée : « J'ai fait du jazz, des sketchs, des chansons drôles, des comptines, du music-hall, de la télévision... »
Parmi une pluie de réactions émues de la part de politiques, artistes et amis l'hommage de Dominique Cravic, son guitariste depuis quelques années, dresse le portrait d'un « musicien exigeant et incroyable, très respecté par ses pairs », mais aussi d'un homme « charmant, tendre et plein d'humour ». Mino Cinélu, percussionniste de légende, avec qui Henri Salvador a également travaillé, espère que l'on redécouvrira « sa musicalité inouïe et son talent unique pour mélanger humour et qualité ».
Excellent guitariste, Henri Salvador aura accompagné Django Reinhardt, tourné en Amérique du Sud avec l'orchestre de Ray Ventura, composé avec Boris Vian, inspiré Caetano Veloso, chanté avec Quincy Jones et Ray Charles... Une litanie de « grands noms », comme pour réhabiliter une prestigieuse carrière passée un temps aux oubliettes... jusqu'en 2000, et la sortie de l'album de bossa-nova nostalgique Chambre avec vue, composé par Keren Ann et Benjamin Biolay. Le monde de la chanson redécouvre alors une de ces légendes enterrées trop vite. En 1985, Henri Salvador avait, déjà, fait ses « adieux » à la scène, amer. Ceux de décembre dernier étaient plus apaisés. Tout comme son dernier album, Révérence. « Je crois à l'éternité, à l'infini », disait-il quand on lui demandait s'il redoutait la mort. Seul crooner Frenchie, il est l'égal des Franck Sinatra et des Nat King Cole. Sans se prendre au sérieux, il a ponctué l'histoire de la musique de chansons et de rires tendres. En cela, il est immortel.