TCHAD – Philippe Hugon, chercheur à l’Iris et spécialiste de la politique africaine, réagit à la demande de grâce des six Français condamnés dans l’affaire de l’Arche de Zoé…
Les avocats d'au moins quatre des six membres de d'Arche de Zoé ont formulé une demande de grâce après que le président tchadien Idriss Déby s’est dit «prêt à [leur] pardonner». Les six membres de l’organisation avaient été condamnés à huit ans de travaux forcés, commués en autant d’années de prison par la justice française, pour avoir tenté d’enlever des enfants tchadiens. Philippe Hugon, chercheur à l’Iris, réagit à cette décision.
Que pensez-vous de l’annonce faite par Idriss Déby?
Cette grâce présidentielle semblait inévitable. Il semble qu’un accord a été passé entre les deux pays, lorsque Nicolas Sarkozy est venu au Tchad chercher les journalistes et une partie des membres de l’organisation détenus pour les ramener en France. A cette occasion, il s’est entretenu avec le président Déby, et beaucoup d’indices laissent penser qu’une entente a été scellée à ce moment-là sur le sort des Français condamnés. La crise au Tchad n’a fait que précipiter le calendrier, on pouvait penser que cette proposition de grâce interviendrait plus tard, dans un mois ou deux.
Pourquoi Idriss Déby a-t-il choisi de précipiter le calendrier?
C’est un coup politique. En ce moment, compte tenu de la situation qui règne au Tchad, il a besoin, plus que jamais, de montrer que son pays est fort et qu’il garde la main. Ce n’est pas un aveu de faiblesse, dans la mesure où la grâce était prévisible. C’est pour Idriss Déby, faire preuve de sens politique, en avançant le calendrier. D’une part, il réaffirme sa position de chef d’état et d’autre part, c’est une façon de remercier la France pour son soutien et de montrer qu’il tient ses engagements auprès de ses alliés. Il utilise la conjoncture pour mettre en avant les bonnes relations entretenues avec la France, en dépit de l’affaire de l’Arche de Zoé. Cette grâce est positive pour lui, d’un point de vue politique.
Ne pensez-vous pas que c’est une forme de marchandage: gracier les Français pour s’assurer le soutien de la France? Au-delà, les autorités françaises ont-elles eu raison de répondre à la proposition du président Déby?
Il y a peut-être eu une forme de deal entre les deux pays. On peut se demander si des compensations financières ont été versées par la France, plus vraisemblablement aux familles des enfants que l’Arche de Zoé a tenté d’enlever. Mais il est important de faire la part des choses: la grâce des condamnés de l’Arche de Zoé et la rébellion sont deux faits distincts qui se retrouvent conjugués par un hasard de calendrier. La France est une alliée de longue date du Tchad, elle n’a pas attendu la grâce pour apporter son soutien au régime tchadien.
Cette demande de grâce émise par les Français ne semble pas choquante, quand on la met en relation avec la démesure des condamnations. Huit ans de travaux forcés pour tout le monde, sans distinction, même commués en peine de prison, c’est une injustice. La France n’avait donc pas de raison de refuser la proposition tchadienne.
Des propos recueillis par Emilie Gavoille